hautVoleurs de plantes (Pas d'ascenseur)

TOUT EN BAS! Ascenseur expressLa Bolivie se bat contre le pillage biologique

          Geo n° 43

Libération du mercredi 15 décembre 1999. Prenez le temps de lire cet article qui en dit long sur les méthodes des multinationales.

VOLEURS DE PLANTES

A la recherche de nouvelles molécules, des scientifiques étrangers n'hésitent pas à soutirer aux chamans leurs secrets ancestraux de guérisseurs pour ensuite déposer des brevets pharmaceutiques.

La Paz envoyé spécial

Dans les paniers de don Miguel Cuellar, il y a  d'insoupçonnables trésors. Ecorce de cuchi, graisse de tigre, graisse de chèvre. Trois ingrédients qu'il mélange pour obtenir une pommade cicatrisante. Et des feuilles séchées, des champignons, des bulbes et des racines...Pour bénéficier de ses soins, les malades viennent de plusieurs centaines de kilomètres alentour. Il a établi son laboratoire dans cette baraque en torchis où se côtoient magie et chimie de tout un arsenal de plantes médicinales et de graisses animales. La pharmacopée traditionnelle.

C'est ici, dans la région d'Izozog, à l'est de la Bolivie, que ses ancêtres guaranis ont cultivé un savoir unique. Qu'ils ont gravi les sentiers escarpés à la recherche de drogues souveraines. « J'avais 5 ans lorsque mon oncle a décidé de me transmettre sa connaissance médicinale des plantes, dit don Miguel. Pendant quinze ans il m'a tout expliqué, tout appris. » La soixantaine, le visage carré, don Miguel est aujourd'hui l'un des chamans les plus réputés de Bolivie. Et se sent menacé, comme tous les chamans des trente-sept communautés indigènes de Bolivie. Don Miguel redoute le pillage par les laboratoires des pays riches. « Des représentants de sociétés étrangères sont venus ici plusieurs fois. Ils voulaient savoir comment j'utilise mes plantes pour soigner mes malades. J'ai parlé franchement. J'ai donné beaucoup de mes secrets. » Qu'a-t-il eu en échange ? A peine un merci : « Maintenant nous n'avons plus besoin de toi, nous avons les plantes, nous savons à quoi elles servent...Nous n'avons plus besoin de toi, don Miguel. »

 L'OR VEGETAL

Comme la plupart des chamans, il en savait peut-être trop. Que les trois quarts des médicaments modernes sont issus de la flore sauvage. L'industrie pharmaceutique a toujours puisé dans les herbiers amazoniens, andins ou de chaco oriental de la Bolivie, comme dans leDon Manuel, sage et humoriste (Geo n° 43) reste de l'Amérique latine, de l'Asie ou encore de l'Afrique...

Il sait aussi que l'inventaire des richesses  végétales est loin d'être terminé. Et que, plus on s'éloigne des pôles, plus le nombre de ces plantes si prisées augmente. Don Miguel est un intuitif. Il a vite compris pourquoi les « gens de la science moderne » se sont intéressés à lui ou à d'autres  guérisseurs. « Parce qu'ils cherchent les molécules de demain, celles qui soigneront les cancers ou les maladies à virus. » Celles, surtout, qui rapporteront   beaucoup d'argent. « Et pour ça, ils ont besoin de gens comme moi » dit-il. Un intérêt à sens unique. » Une fois qu'ils savent, ils repartent. Font des manipulations génétiques de nos plantes. Déposent un brevet du principe actif. Et deviennent les propriétaires, à l'autre bout du monde, de ce que nous savons et de la végétation qui nous entoure. »

A la Paz, les autorités boliviennes commencent aussi à s'inquiéter du vol systématique des ressources génétiques. La prise de conscience a commencé il y a quelques années. En 1995, le gouvernement découvre le biopiratage d'une plante originaire de Bolivie, l'apelawa. Cette variété du quinoa, utilisée par les paysans aymaras et quechas pour soigner la stérilité masculine, vient alors d'être brevetée. Par la société américaine Hoesing Pedro Avejera-Betarte, du Vaipo, le ministère des peuples indigènes et du développement durable, résume ainsi cet épisode.

« Les chercheurs américains n'avaient fait aucune découverte pour inventer l'apelawa quinoa. Ils se sont contentés de venir la cueillir ici en Bolivie et d'en décortiquer la séquence génétique pour devenir les propriétaires du principe actif nutritionnel et médicinal. »  L'épilogue, cette fois,  a été plutôt heureux. « On l'a su, on est parvenu à faire annuler le brevet. Mais Pedro Avejera-Betarte sait qu'il lutte à armes inégales. Et s'interroge : « combien d'autres brevets de plantes biopiratées en Bolivie ont été déposés à notre insu ? » Il sait qu'in Bolivie, les histoires de biopiraterie végétale se ressemblent souvent.

L'APPAT DU BILLET VERT

Récemment, les Aguaratis, une population indigène d'Izozog, ont vu débarquer un supposé éthnobotaniste. L'homme proposait une misère 1 boliviano, environ 1 francs contre chaque plante médicinale que les Aguaratis lui donnaient. Et une majoration de 10 bolivianos à ceux qui en livraient le principe thérapeutique. « Lorsque les responsables de la communauté aguarati ont su ce qui se passait dans leurs villages, il était déjà trop tard », assure Annie Oehlerich, représentante d'Ibis, une ONG danoise qui s'illustre dans la défense des intérêts des communautés boliviennes. « Le « savant » étranger s'était volatilisé avec quelques plantes en poche. »

Un tel cas illustre toute la difficulté pour les peuples indigènes à protéger leurs ressources végétales contre certains bioprospecteurs. Il illustre surtout le dilemme auquel ils sont confrontés. Bien que conscients de la richesse de leur patrimoine naturel, ils ont parfois du mal à résister à l'appât du gain proposé par les biopirates. « Ici, ce ne sont pas les plantes qui sont rares, explique, un brin ironique,  Pedro Avejera-betarte, du Vaipo. Les gens en ont autant qu'ils veulent  leur valeur marchande est plutôt faible. La seule chose qui soit rare, ce sont les billets verts, les dollars américains. Voilà la raison pour laquelle une partie de ces populations accepte de « vendre » ses connaissances. »

Suite

Quand l'argent ne suffit pas à convaincre, les bioprospecteurs dégainent une autre arme. Les chamans considèrent en effet les plantes avec lesquelles ils se soignent comme des feuilles sacrées. Et un tel don de la nature ne peut pas être refusé à une autre personne. « Les chasseurs de plantes vont jusqu'à s'infiltrer dans une communauté indigène, dit Annie Oehlerich, d'Ibis. Ils peuvent passer des semaines pour se faire accepter. Impossible, dès lors de savoir d'où ils viennent. Et, surtout, de connaître leurs réelles intentions.  « Les gens ne se méfient pas », poursuit Annie Oehlerich.  Mais un jour, on apprend que l'étranger a demandé qu'on lui apporte des plantes. Ou qu'il a simulé une maladie, un malaise pour être aux premières loges de la technique thérapeutique. Dans sa culture, le chaman ne peut pas refuser de soigner celui qui est malade : il considère sa faculté à soigner comme un don de Dieu. »

Que faire alors ? Il existe bien des boucliers très formels. Comme la Convention de Rio sur la diversité biologique de 1992. Elle stipule qu'une rémunération est due aux pays en développement pour leur matériel génétique. Et précise que chaque nation a le droit souverain d'exploiter ses ressources. Mais à l'instar de la Bolivie, de plus en plus de pays du Sud et d'ONG dénoncent la réalité qui se cache derrière ces beaux principes : rien ou quasiment rien ne revient aux pays pauvres qui ont découvert les vertus de la plante. Ou qui l'ont, dans le cas des plantes cultivées, améliorée génétiquement avec des méthodes traditionnelles au cours des millénaires.

LA RESISTANCE S'ORGANISE

La chasse au trésor génétique soulève donc toujours trois questions fondamentales. Qui a accés aux ressources génétiques ? Qui gère cet accès ? Qui encaisse les bénéfices (et combien ?)de la biotechnologie ? En Bolivie, l'équation -déjà- à plusieurs inconnues se complique singulièrement. Les populations indigènes ont acquis il y a cinq ans seulement les mêmes droits que le reste de la population bolivienne. Et l'apprentissage d'une telle émancipation juridique et des droits qui y sont affiliés ne se fait pas en un jour . Les communautés n'ont pas le réflexe de se lancer dans de longs combats juridiques contre les biopilleurs.

Néanmoins, la résistance s'organise. Timidement.

Au centre d'un bidonville de Santa Cruz, le siège de la Cidob ( Confédération indigène des peuples originaires de Bolivie) rassemble ainsi plusieurs fois par mois des responsables de communautés indigènes. Une question y est au centre de toutes les discussions : celle du droit de propriété des plantes et des biotechnologies. C'est ici qu'a été mis au point un avant- projet de protection contre le pillage des ressources naturelles. Dans une petite aile du bâtiment -qui abrite une école de fortune et un planning familial -, travaille Evelio Arambiza Segundo. Evelio est un Guarani. Et il assure : « Aujourd'hui, nous revendiquons un droit de propriété intellectuelle  collectif des savoirs sur nos plantes médicinales. »

LES PERVERSIONS DE LA MONDIALISATION

Un tel droit s'oppose pourtant au droit de propriété individuelle. A commencer par celui conçu par les organismes internationaux de régulation du droit de propriété. « Ces communautés ont compris l'importance de la biotechnologie et elles veulent être traitées équitablement, revendique, de son coté, Pedro Avejera-Betarte. La collaboration avec les biopirates ne leur a rapporté que quelques dizaines de milliers de dollars. Alors que de vraies royalties ou des associations avec des laboratoires étrangers pourraient se chiffrer en millions de dollars. »

Et Pedro Avejera-Betarte de conclure : « Ici, tout le monde a compris ce formidable enjeu. » Conscient aussi qu'un brevet étranger de plante bolivienne leur ôte tout espoir de pouvoir un jour développer une micro industrie pharmaceutique traditionnelle. Sauf à verser des royalties à l'entreprise propriétaire de la plante et de son principe actif. « Comme si nous étions condamnés à stagner en termes de développement industriel, explique un Chiquitano. Nous devons surtout ne pas nous faire piéger par les grands labos étrangers qui viendront faire du business ici. »

Plus question donc de venir chasser la plante miracle sur les territoires indigènes sans négocier au préalable avec les autorités locales et les communautés indigènes. Telle serait, en clair, la traduction concrète du projet de loi actuellement en discussion entre le gouvernement bolivien et les représentants des communautés indigènes de Bolivie. Pour ces dernières, une telle loi marquera peut-être le début de leur intégration à l'économie mondiale. « Nous pourrions mettre en place un fonds bolivien, imagine Pedro Avejera-Bertate. Il serait géré par les communautés indigènes et des représentants de l'Etat pour décider de l'affectation des ressources tirées des droits de propriété. »

Reste - tous en sont conscients -qu'une telle réglementation n'a de sens que si la plupart des autres pays en développement s'engouffrent dans la brèche. Les militants de la cause indigène et du contrôle de l'accès aux ressources végétales tentent de nouer des contacts avec d'autres indigènes sud-américains.

Alors à Santa Cruz, on utilise un des outils de la mondialisation : l'Internet. Le réseau mondial a fait son entrée au siège de la Cidob. Il permet d'expliquer aux voisins- Colombiens, Equatoriens, Vénézuéliens et Péruviens- que seule une harmonisation juridique peut permettre de développer les médicaments nécessaires pour soigner les maladies endémiques des pauvres. Comme la lèpre blanche, qui, pour l'instant, faute de solvabilité des patients, n'est curable que dans les éprouvettes des grands laboratoires pharmaceutiques. « Nous devons nous organiser pour faire pression sur les grandes entreprises, s'insurge Evelio Arambiza Segundo. Alors une solidarité entre les pays du Sud est peut-être envisageable pour développer notre industrie pharmaceutique et produire les médicaments dont nous avons besoin. »

Mais les obstacles succèdent aux obstacles. A mesure que s'organise la réflexion et que progressent les avant-projets, de nouvelles interrogations surgissent. Que se passera-t-il une fois la molécule et ses vertus identifiées et le droit de propriété accordé aux populations régionales? Les entreprises qui joueront le jeu de la coopération devront alors se procurer la matière première en quantité. La cueillette est une solution. La copie moléculaire risque d'être plus probable. Elle présente un avantage : éviter que trop de plantes ou d'arbres soient prélevés dans la nature. Mais que percevra alors le pays dont la flore et la tradition ont fourni le modèle ?

VITTORIO DE FILIPPIS

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