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TOUT EN BAS! Ascenseur expressLes pirates du génome

 

Son but est de créer un animal qui n'existe pas dans la nature : l'abeille sans venin, dont la piqûre sera sans danger et presque indolore...

(...)

Eric sait qu'aux Etats-Unis, il est illégal de lâcher dans la nature des
organismes génétiquement modifiés sans autorisation officielle, mais cela ne
l'inquiète pas : "Je vais lire les nouvelles lois, pour savoir ce que je
risque. Au pire, je ferai mon expérience dans une serre, où mes abeilles
resteront prisonnières - en attendant mieux. Mais récemment, l'agence
fédérale de protection de l'environnement a donné à une grande firme des
autorisations de dissémination pour des organismes bien plus dangereux,
notamment des virus modifiés porteurs de gènes de scorpion, destinés à tuer
les chenilles dans les champs de coton".

 

Réaction de Fred: "...ça fait froid dans le dos..."

 

En Californie, des bio-informaticiens rebelles conçoivent et diffusent gratuitement sur Internet des données scientifiques permettant au grand public de faire des manipulations génétiques.

Dans le jardinet coincé entre sa véranda et la palissade du voisin, Eric
Engelhard a installé trois ruches en bois blanc. Elles sont en pleine
activité, des centaines d'abeilles volent en permanence autour de sa maison
: "La saison dernière, elles ont produit 140 kg de miel, j'en donne à tout
le monde autour de moi". Pourtant, ce n'est pas le miel qui intéresse Eric,
mais les abeilles. Elles lui servent de cobayes pour effectuer des
manipulations génétiques qu'il réalise seul, chez lui, en toute liberté,
sans en référer à quiconque. Son but est de créer un animal qui n'existe pas
dans la nature : l'abeille sans venin, dont la piqûre sera sans danger et
presque indolore...

Eric, trente-six ans, n'est pas un amateur. Installé à Davis, ville
universitaire au nord-est de San Francisco réputée pour ses centres de
recherche en Science de la Vie, il exerce le métier de "bio-informaticien":
après des études de biologie, il a décidé de se consacrer à l'informatique,
car désormais la recherche génétique dépend entièrement des ordinateurs,
seuls capables de compiler, assembler, représenter et analyser le flux
gigantesque de données brutes produites nuit et jour par les laboratoires.
Il travaille actuellement pour une société spécialisée dans la recherche sur
le cancer : "Mon projet personnel, n'a rien à voir avec ce que je fais pour
gagner ma vie, mais je possède les connaissances nécessaires grâce à mon
expérience professionnelle".

Eric a installé un laboratoire de fortune dans la chambre de sa fille de
trois ans, qui dort désormais avec son grand frère : "Quand on s'y connaît,
on n'a pas besoin de grand' chose pour faire du génie génétique. Un établi,
des récipients étanches, et des produits chimiques et de cultures
bactériennes en vente libre. Et bien sûr, il me faut de l'ADN, en
l'occurrence des abeilles" - ou plus exactement, des dards et glandes à
venin broyés dans un mixer. A partir de cette pâte, Eric réussit à obtenir
de l'ADN pur, grâce à une série de réactions chimiques réalisées dans des
tupperware. Puis, pour identifier le gène responsable de la production de
venin, il fait analyser ses échantillons par une société locale spécialisée
dans le décryptage du code génétique : "Il s'agit d'une opération
automatisée tout à fait banale, qui coute à peine 25 dollars. Les résultats
sont envoyés directement dans mes ordinateurs via Internet, je n'ai plus
qu'à utiliser mes logiciels bio-informatiques pour les interpréter".

Par approximations, il finit par découvrir quel type de gène artificiel il
faudra implanter dans le génome pour inhiber la production de venin. Il
s'attaque alors à la conception puis à la duplication du gène modifié,
toujours dans des petits bacs en plastique. Le tout aura couté moins de 500
dollars.

Aujourd'hui, Eric possède plusieurs tubes remplis d'ADN modifié, tous rangés
dans le congélateur familial. Il est prêt à passer à l'étape suivante : "Je
vais extraire du sperme de bourdon - c'est assez cruel, il faut leur
arracher les organes génitaux -, le déshydrater, puis le réhydrater dans une
solution contenant les gènes modifiés, qui seront incorporés aux cellules de
sperme". Ensuite, il se procurera une cinquantaine d'abeilles-reines, qu'il
va inséminer artificiellement, une à une : "C'est un procédé ancien et
désuet, mais l'université de Davis possède les instruments adéquats, ils
vont me les prêter". Les ouvrières qui naîtront de cette manipulation
possèderont, dans leur génome, une copie du gène modifié, qui neutralisera
la glande à venin : "Avant l'été prochain, des abeilles sans venin voleront
dans mon jardin. Pour le reste, leur aspect et leur comportement resteront
inchangés - enfin, en théorie".

Eric sait qu'aux Etats-Unis, il est illégal de lâcher dans la nature des
organismes génétiquement modifiés sans autorisation officielle, mais cela ne
l'inquiète pas : "Je vais lire les nouvelles lois, pour savoir ce que je
risque. Au pire, je ferai mon expérience dans une serre, où mes abeilles
resteront prisonnières - en attendant mieux. Mais récemment, l'agence
fédérale de protection de l'environnement a donné à une grande firme des
autorisations de dissémination pour des organismes bien plus dangereux,
notamment des virus modifiés porteurs de gènes de scorpion, destinés à tuer
les chenilles dans les champs de coton".

Il sait également que l'Etat ne sera pas le seul à s'intéresser à ses
travaux : "Ici à Davis, il y a une forte communauté de militants écolos, je
ne sais pas ce qu'il vont penser de mes abeilles. Je peux aussi craindre des
réactions de la part des églises protestantes conservatrices, qui sont
violemment opposées à toute forme de génie génétique. Cela dit, moi aussi,
je suis prêt à me battre pour mes idées. Je suis partisan de la liberté
absolue de la recherche scientifique, mon projet ira à son terme".

Eric a la conviction de travailler dans l'intérêt de la science, car il a
décidé de diffuser gratuitement sur Internet les résultats de ses
recherches, sa méthodologie et ses logiciels. Il fera même cadeau de ses
abeilles à d'autres chercheurs désireux de poursuivre son ouvre. En fait, il
s'est lancé dans une croisade contre l'esprit de mercantilisme et de
concurrence acharnée qui règne dans les entreprises de biotechnologies
américaines : "Mon projet-abeilles est une passion personnelle, comme
d'autres font de la musique, mais c'est aussi une libération, une réaction
contre le climat de secret et de surveillance qui sévit sur mon lieu de
travail, contre la propagande qu'on nous assène à longueur de journée sur le
caractère sacro-saint de la propriété intellectuelle". Eric s'insurge en
particulier contre la pratique, courante aux Etats-Unis, consistant à
déposer des brevets sur des gènes : "Un gène humain n'est pas une invention,
il est le produit de trois milliards d'années d'évolution, et il réside dans
chaque cellule de chacun d'entre nous : comment une société privée peut-elle
prétendre en devenir propriétaire ?".

Eric n'est pas isolé dans son combat. Sa collègue Katherine Nelson, qui fut
l'une des responsables du grand projet international de séquençage du génome
humain à Berkeley avant de rejoindre le secteur privé, est encore plus
catégorique : "Nos patrons se fichent éperdument de guérir le cancer, ils
veulent gagner beaucoup d'argent très vite, c'est tout. Notre entreprise a
breveté 800 gènes responsables de certains cancers, et désormais elle
confisque cette information pour son seul usage. Si nous partagions nos
résultats, d'autres labos se joindraient à nous, et ensemble, nous
trouverions des remèdes plus rapidement, mais on nous l'interdit. Au
contraire, nos chefs nous ordonnent souvent d'abandonner des pistes
prometteuses parce qu'ils ont peur que ce ne soit pas rentable. Tout le
système est pervers : les laboratoires privés collectent des informations
scientifiques du domaine public, ils y rajoutent un petit quelque chose,
puis ils déposent un brevet couvrant la totalité des données. C'est du vol
légalisé. ".

Eric et Katherine ont créé une association baptisée CVBIG (groupe d'intérêt
de bio-informatique de la Vallée Centrale), qui organise des conférences
mensuelles : "Nous espérions une quinzaine de membres, nous en sommes à 180
en moins d'un an".Tous ne partagent pas les convictions des deux fondateurs,
loin de là, mais Eric remarque que de nombreux bio-informaticiens sont
favorables au principe de l'entraide et du partage : "La contagion avec
Internet a joué. Quand je me suis mis à l'informatique, j'ai découvert
l'esprit de coopération désintéressée des hackers et de la communauté du
logiciel libre, qui travaille en "open source" (source ouverte) : les
auteurs publient l'intégralité du code constituant leurs logiciels.
Aujourd'hui, la majorité des ordinateurs utilisés en bio-informatique
fonctionnent avec le système d'exploitation libre Linux. Il est bien
meilleur que les produits commerciaux équivalents, car il est le fruit d'une
entraide entre des milliers de bénévoles passionnés".

Eric milite aussi dans l'association locale des utilisateurs de Linux
(LUGOD), qui compte plus de 500 membres. Il fait tout son possible pour
favoriser les contacts entre les deux groupes, qui ont commencé à se
mélanger. Ainsi, Mike Simons, vice-président de LUGOD, est devenu un membre
actif de CVBIG : "Je viens promouvoir l'usage des logiciels libres de
bio-informatique. Il y en a de plus en plus, car la philoS. "open
source" progresse dans ce milieu. Les universités californiennes avaient
pour habitude de déposer des copyright sur tous les logiciels créés par
leurs chercheurs, mais désormais certains d'entre eux exigent que leurs
logiciels soient distribués en open source".

L'un des pionniers de la "bio-informatique libre", Jim Kent, fait des
recherches pour l'université de Santa Cruz, à trois heures de route de
Davis. Il travaille surtout chez lui, une grande maison à demi-restaurée
dans un quartier d'ateliers et d'entrepôts. Au printemps 2000, il s'était
rendu célèbre en créant en un temps record un logiciel permettant
d'assembler et de présenter sous forme graphique les données brutes
provenant des différents laboratoires participant au projet international de
séquençage du génome humain. La base de données gratuite de Santa Cruz n'est
pas aussi complète que celle de Celera, mais elle s'en rapproche. Par
ailleurs, Jim Kent a diffusé gratuitement plusieurs autres logiciels : "je
les ai écrits pour mes propres recherches sur le génome de l'homme et de la
souris, puis je les ai prêtés à des confrères, et ils se sont répandus
naturellement. Certains chercheurs les adaptent ou les améliorent, d'autres
m'appellent pour me demander d'ajouter telle ou telle fonction. Quand je
peux, je le fais, pour rendre service".

En revanche, Jim ne sait que penser du projet-abeille d'Eric : "Le
généticien de garage, travaillant isolément, sans aucun garde-fous, est une
nouveauté, il n'y a aucun précédent. Quand on fabrique un être vivant et
qu'on le lâche dans la nature, il va se reproduire, interagir avec son
milieu. Comment évoluera une abeille si son arme principale ne fonctionne
plus ? Mystère... Espérons que les généticiens sauvages seront moins
irresponsables que ceux qui travaillent dans les multinationales".

A sa connaissance, Eric n'a pas encore fait d'émules, mais cela ne saurait
tarder. Dans la région de San Francisco, le débat sur la "génétique libre"
est sorti du ghetto des spécialistes, grâce notamment à l'action de
différents mouvements culturels avant-gardistes. Des groupes de plasticiens,
de sculpteurs et de vidéastes, qui se sont baptisés "bio-artistes", ou "
biopunks" - en référence au mouvement cyberpunk également né à San
Francisco -, ont décidé d'intervenir à leur façon. Ils multiplient les
expositions picturales ludiques ou provocatrices, les conférences et même
les interventions dans les écoles. Ils mettent en garde l'opinion contre les
agissements des firmes de biotechnologie, mais s'opposent aussi aux
traditionalistes, religieux ou laïques, qui voudraient empêcher l'avènement
d'un monde nouveau, refaçonné par le génie génétique. Déjà, ils militent
pour la légalisation de toutes les formes de manipulations génétiques
"consensuelles", c'est-à-dire pratiquées sur un adulte consentant ou sur
soi-même.

Eric ne fréquente pas de bio-punks, mais comme eux, il rêve de voir
apparaitre au sein de la jeunesse américaine une génération de
"bio-hackers", qui se passionneront pour la génétique, comme leurs aînés se
sont passionnés pour Internet et les jeux vidéo : "Cela arrivera, si on leur
donne accès à tous les outils et à toute l'information. Bientôt, les
adolescents surferont sur le génome humain en toute liberté, et Dieu sait ce
qu'ils découvriront... Une bande de gamins s'amusant sur Internet peut faire
avancer la connaissance plus vite qu'un grand projet pyramidal et
bureaucratique. Je suis sûr que mes abeilles sans venin vont être adoptées :
leur avenir est assuré, même s'il est imprévisible".


Yves Eudes

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU MONDE DU 18.09.2002

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