Yvan Marzin

TOUT EN BAS! Ascenseur expressLA GUERRE DU SOJA

Paraguay : le napalm de Monsanto

 

 

Vos réactions à ce sujet :

par Raúl Zibechi le 15 mai 2005

http://risal.collectifs.net/article.php3?id_article=1371

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Le petit pays sud-américain est devenu en quelques années le troisième
exportateur et le quatrième producteur mondial de soja, en déplaçant des
centaines de milliers de paysans de leurs terres et en traquant ceux qui
résistent entre la répression et l'intoxication par les fumigations
massives [1].

Le petit corps du jeune Antonio, 11 ans, assis presque nu sur son lit de
l'Hôpital régional de Encarnación est l'image même de la désolation. Il
présente des lésions cutanées sur tout le corps, conséquence d'un des
nombreux cas de contamination qui affecte des milliers de paysans
paraguayens qui vivent dans des zones de culture de soja. En décembre
2003, quelques 300 familles du département de Itapua, à 270 kilomètres
de Asuncion, furent contaminées par deux grands producteurs de soja de
la zone, l'un d'origine japonaise et l'autre allemand, qui fumigèrent
leurs cultures avec du glysophate et du paraquat [herbicides, ndlr],
produits par Monsanto [2].

Selon Ramona, la mère d'Antonio Ocampos, l'enfant a commencé à présenter
des plaies sur la peau environ deux mois avant que les familles ne
l'emmènent à l'hôpital. Antonio et d'autres amis, contaminés également,
se baignaient quotidiennement dans un ruisseau proche de leurs maisons,
où un colon allemand nettoyait sa machine de pulvérisation d'herbicides.
Mais les agrotoxiques n'affectent pas seulement la peau des enfants, ils
détruisent aussi les cultures de subsistance : les volailles et le
bétail des paysans, les forçant souvent à émigrer vers les villes et à
laisser leurs terres entre les mains des hommes d'affaires du soja.

Janvier 2003

Le 7 janvier 2003 fut une date clé dans l'histoire récente du mouvement
paysan paraguayen. Ce jour-là, Petrona Talavera enterrait son petit
Silvino, 11 ans aussi, contaminé par des herbicides dans le même
département. Cinq jours plus tôt, Silvino était revenu chez lui en vélo
après avoir acheté de la viande et des vermicelles pour le déjeuner
familial. Sur le chemin, qui est bordé de champs de soja qui arrivent
presque à la porte de son humble demeure, il eut la malchance de croiser
Herman Schelender, en train de fumiger ses plantations. Juste au moment
où Silvino passait devant la machine de fumigation, Schelender activa le
dispositif, trempant ainsi l'enfant. Une fois à la maison, Petrona, sans
savoir ce qui s'était passé, prépara le repas avec les provisions
trempées par des herbicides mortels. Au bout de quelques heures, toute
la famille avait des nausées, des vomissements et des maux de tête, mais
Silvino était le plus atteint, puisqu'il avait involontairement inhalé
le liquide.

Le 6 janvier il fut autorisé à sortir de l'hôpital et à rentrer chez
lui. Mais le même jour, un autre planteur de soja, Alfred Laustenlager,
désinfecta ses cultures à 15 mètres à peine de la maison de Silvino.
Cette fois l'enfant ne s'en remit pas et décéda le jour suivant. Une
partie de sa famille (Silvino avait onze frères) et 20 autres personnes
furent transportées à Asunción pour recevoir un traitement.

Petrona commença alors un long périple qui la mena aux tribunaux de
justice, appuyée par la Conamuri (Coordination nationale d'organisations
de femmes travailleuses rurales et indigènes), dont elle fait partie
depuis plusieurs années. Opiniâtre, elle obtint quelque chose de presque
impossible pour une femme pauvre de la campagne : un peu plus d'un an
après la mort de Silvino, le 12 avril 2004, un tribunal de Encarnación
condamna Laustenlager et Schelender pour homicide involontaire à deux
ans de prison et à une indemnisation de 25 millions de guaranis chacun.
Mais les deux entrepreneurs brésiliens firent appel peu après et la
condamnation resta sans effet.

Malgré l'impunité, la dénonciation des fumigations et le débat sur le
modèle agricole sont restés inscrits comme deux des revendications
centrales de l'actif mouvement paysan paraguayen.

République du soja

Au Paraguay, le soja transgénique commença à être cultivé au cours du
cycle agricole 1999-2000. Il s'agit de la deuxième grande vague
d'agriculture intensive ; la première ayant eu lieu dans les années 70,
avec l'entrée d'agriculteurs brésiliens qui étendirent la frontière du
soja traditionnel depuis les états du sud du Brésil. Le sociologue
paraguayen Tomás Palau, expert en questions agraires, affirme qu'à cette
occasion, « en l'absence de terres de l'Etat disponibles, la frontière
du soja s'étend sur des terres paysannes, sur des champs d'élevage
reconvertis et sur ce qui reste de la forêt » [3].

La progression des cultures est effarante. En 1995, 800 mille hectares
de soja étaient cultivés ; en 2003, on arrivait presque à 2 millions. Au
cours de la même période, la production passa de 2,3 à 4,5 millions de
tonnes. Mais, au cours de la même décennie, l'extension des cultures de
coton - ce dont vivent les petits et moyens paysans - chuta de 20%,
alors que le volume de production se réduisit de moitié.

Palau considère que l'explosion du soja a eu deux effets : au niveau de
l'environnement, des effets qui se sont aggravés par la disparition des
dernières poches de forêts dans la région orientale et par l'usage
indiscriminé d'herbicides et de pesticides. Et au niveau social, des
effets qui « s'avèrent être dramatiques dans un pays qui souffrait déjà
d'un processus accéléré d'appauvrissement et qui maintenant doit
assister à une expulsion massive de familles paysannes de leurs terres
». 25% des paysans paraguayens vivent dans l'indigence.

Le pays a souffert ainsi, selon Palau, d'une triple perte de
souveraineté : « il dépend des exportations d'un seul produit (soja)
dont les semences seront fournies par une seule entreprise (Monsanto) »
; il perd sa souveraineté territoriale, car de grandes extensions de
terres sont déjà accaparées par des étrangers, surtout des Brésiliens,
lesdits « Brasiguayos ».Il y aussi une perte de souveraineté
alimentaire, car la monoculture remplace la diversité des cultures de
subsistance des familles paysannes.

Action directe

La superficie de soja cultivée représente 5% de la superficie totale du
pays, mais une portion significative de ses terres agricoles. Depuis la
mort de Silvino, en janvier 2003, la conflictualité à la campagne s'est
aggravée au sujet de l'expansion des cultures de soja. Le point
culminant eut lieu un an après, en février 2004, dans la communauté de
Ypekua dans le département de Caaguazu. Le 20 janvier, des paysans armés
s'enfoncèrent dans la forêt et tirèrent avec des armes à feux contre des
membres de l'Agrupación de Policías Ecológica y Rural (APER - sorte de
police rurale) pour empêcher la fumigation d'agrotoxiques sur 70
hectares de soja. Le lendemain, un camion qui transportait 50 paysans
qui allaient appuyer la lutte contre les fumigations fut criblé de
balles par des membres de l'APER, à l'aide de fusils M-16 faisant deux
morts et dix blessés. En février, des centaines de paysans retinrent des
tracteurs pour éviter des fumigations et on assista à des incendies de
terrains destinés aux cultures de soja.

Le 16 mars, la Mesa Coordinadora Nacional de Organizaciones Campesinas
(MCNOC), l'une des organisations les plus importantes du pays et la
Plenaria Popular Permanente, espace unitaire d'organisations populaires
et de partis de gauche, appellent à des mobilisations sous le slogan «
pour la vie et la souveraineté national ». La journée, au cours de
laquelle furent fermées des routes dans cinq départements, exprima le
rejet de l'utilisation d'agrotoxiques mais aussi du modèle
agro-exportateur. Le gouvernement de Nicanor Duarte Frutos répondit en
criminalisant la protestation, allant jusqu'à qualifier les
organisations paysannes de « guerilleras ».

Selon Palau, la réponse paysanne face à l'expulsion à cause de
l'expansion du soja a trois caractéristiques. La première, et la plus
fréquente, est l' « acceptation passive de l'expulsion ». Rien qu'au
cours du cycle agricole 2002-2003, les paysans perdirent quelques 150
hectares de cultures familiales de subsistance qui se sont retrouvées
entre les mains des grands producteurs de soja. Il s'agit de 14 mille
familles, quelques 100 mille personnes qui ne vivent déjà plus à la
campagne et sont allées engrosser les cordons de misère des villes.

Un second groupe réagit de manière institutionnelle à travers les
organisations paysannes (outre la MCNOC, il y a la Fédération nationale
paysanne, FNC) avec l'appui de municipalités et de secteurs de l'Eglise,
en formant des coordinations nationales et départementales en défense de
la vie. Ce secteur est celui qui a réalisé les mobilisations les plus
importantes, dont la Marche pour la vie et la souveraineté qui parcourut
80 kilomètres en mai 2004, organisa des fermetures de routes et de
grandes concentrations paysannes comme celles réalisées en septembre
dernier.

Finalement, de nombreux paysans ont opté pour l'action directe qui va «
de la dissuasion directe aux propriétaires de ne pas cultiver certaines
parcelles au blocages du passage du personnel ou de véhicules qui vont
fumiger, jusqu'à l'incendie de cultures arrivées à terme et prêtes pour
la récolte » [4]. Personne ne revendique ces actions, mais des voix se
sont élevées récemment pour demander « l'expulsion des étrangers ».

Une fine ligne sépare les actions du mouvement paysan de l'action
directe spontanée. Les organisations paysannes ont l'habitude de
réaliser des actions illégales mais légitimes pour les paysans, comme
les fermetures de routes et les invasions de terres. La réponse de
l'État a été, dans la plupart des cas, la répression : depuis 1989
jusqu'à aujourd'hui, 90 paysans qui revendiquaient leur droit à la terre
sont morts. 1.500 autres sont inculpés pour des délits liés à la lutte
sociale. Mais les propriétaires fonciers disposent généralement d'un
personnel armé qui a provoqué des morts qu'aucune statistique ne reprend.

Guerre sociale

A plusieurs occasions, l'impuissance pousse les bases paysannes à
déborder leurs propres organisations. Le 28 novembre 2004, quelques 200
paysans regroupés au sein de la FNC attaquèrent à l'aide de cocktails
molotov, de pétards et de bâtons le siège du 13e Commissariat de San
Juan Nepomuceno et parvinrent à libérer un dirigeant arrêté la veille.
Le lendemain, la police occupa l'asentamiento [le campement, le lieu
d'installation des paysans, ndlr] d'où provenaient les paysans. Deux
jours plus tard, dans un autre asentamiento, un groupe de paysans
attaqua une délégation de la police qui allait les expulser, tuant un
officier et faisant deux blessés. Les organisations paysannes, MCNOC et
FNC, ont nié avoir une quelconque relation avec ces faits.

Petrona Talavera et la Conamuri ont obtenu le 7 juin que soit réouvert
le procès pour la mort de Silvino. Elles demandent que justice soit
faite, elles luttent contre l'impunité. En face, elles ont de puissants
ennemis. 85% des graines plantées au Paraguay appartiennent à Monsanto.
« Ses représentants se sont réunis avec les sojeros qui doivent lui
payer 20 dollars pour chaque tonne exportée au titre de royalties pour
les droits intellectuels, un montant qui dépasse de loin les 4% d'impôts
que les sojeros se refusent aujourd'hui à payer à l'Etat paraguayen » [5].

Cependant, cet Etat méprisé par les grands propriétaires fonciers
continue à être leur fidèle allié. Le 30 septembre dernier, le président
Duarte Futos a parcouru sept asentamientos de paysans sans terre dans le
département de San Pedro, l'une des zones les plus conflictuelles du
pays. Il leur a dit qu'ils devaient cesser d'envahir des terres parce
que dans le cas contraire ils en subiraient les conséquences : «
Quelqu'un va venir violer vos femmes et vos filles et vous devrez vous
taire. Ils vous rendront la pareille, la violence » [6].

Comme tant d'autres femmes paysannes, Petrona connaît la réalité de son
pays, inscrite avec douleur dans son corps, dans les larmes qu'elle
continuent de pleurer pour Silvino. La grande tache d'huile qui détruit
tout sur son passage, comme certains paraguayens définissent le soja,
peut être en train de perdre son impunité.

NOTES:

[1] Epandages de produits chimiques (ndlr).

[2] Rosalía Ciciolli, « El arsenal agrícola bombardea otra vez », Rel
Uita, 22 décembre 2003.

[3] Tomás Palau, « Capitalismo agrario y expulsión campesina », Ceidra,
Asunción, 2004, p. 25.

[4] Idem, p. 56.

[5] Rosalía Ciciolli, « Impuesto a la exportación de soja. La
resistencia de los privilegiados », Rel Uita, 18 novembre de 2004.

[6] Revista OSAL No. 15, décembre 2004, p. 145.

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