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Cette actualité a été publiée le 24/04/2011 à 01h47 par geof.


CES JEUNES UKRAINIENS ONT L'ÂGE DE TCHERNOBYL

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Ces jeunes Ukrainiens ont l'âge de Tchernobyl

 
C'est la génération Tchernobyl. Ils ont entre 20 et 25 ans, ils sont nés avec la catastrophe. Et doivent vivre avec. À Kiev, Nadine soigne un cancer de la thyroïde. Alissa pense qu'en vingt-cinq ans, son corps s'est habitué aux radiations. Igor se demande si tout ça a vraiment existé. Natalia, elle, va pêcher des poissons-chats énormes près de la zone d'exclusion.

Kiev.De notre envoyé spécial

Elle parle du « monstre », tapi là-haut dans les tourbières et les bois de bouleaux, à une centaine de kilomètres de la capitale. Ses beaux yeux clairs ne cillent pas. Sa voix ne tremble pas. « Bien sûr que je ne peux pas l'oublier. C'est comme une peste du XXIe siècle, un vrai cauchemar. Un cercle vicieux, qui tourne et qui tourne. Je le vois chaque jour quand je regarde le miroir. »

Ce que voit Nadine, ce sont de discrets points rouges sur son cou. Les marques d'un cancer de la thyroïde qui s'est déclaré voici trois ans. « L'héritage de Tchernobyl ! », souffle-t-elle. Tous les mois, cette étudiante en relations internationales passe deux à trois jours à l'hôpital. À 20 ans, on rêverait mieux.

Et Nina, comment pourrait-elle ne pas y penser ? Elle arrive de la région de Jitomir, dans le centre ouest du pays, qui fut particulièrement exposée au nuage radioactif en 1986. « Il y a eu beaucoup de victimes de Tchernobyl dans ma famille. »

Elle dit : « Chaque année, dans ma ville natale, des enfants naissent avec des malformations. Il y a deux ans, une petite fille est née sans bouche. » Sa mère, qui est médecin, lui en apprend bien plus que les communiqués officiels.

Ils ont entre 20 et 25 ans. L'âge de la catastrophe. Comment vivent-ils avec ce bloc menaçant qui a fini par irradier l'inconscient collectif de leur génération ? Le plus grand accident industriel de tous les temps !

Ces jours-ci, Kiev en commémore l'anniversaire. Comme tous les ans, les enfants des écoles font une visite au musée de la rue Khorevoy. L'État organise des sommets politiques et scientifiques. Et la rue s'abîme dans une sourde indifférence.

« C'est toujours pompeux, grandiloquent, sans aucune humanité, déplore Miroslava, 20 ans. Et pendant ce temps, les liquidateurs attendent une meilleure pension et la gratuité de leurs médicaments. »

« Mais tout ça, c'est fini, s'agace Olga, 24 ans, juriste. C'est comme la Seconde Guerre mondiale. » Avec ses amies Alissa, Svetlana et Natalya, elle préfère se griser de rires. Clairement se rassurer, tenir le monstre à distance.

« Comme une peste du XXIe siècle »

Comme « tous les jeunes Ukrainiens », ces jeunes femmes ont leurs bobos. L'une, des maux d'estomac, l'autre, une malformation de la cage thoracique. « Mais ça n'a rien à voir avec Tchernobyl, insiste Alissa. Vous avez vu la situation écologique en Ukraine ? La qualité des produits, de l'eau ? Les OGM, les nitrates, c'est ça la raison. »
 


 

Derrière les bravades, Olga finit par avouer : oui, elle remercie le ciel que son petit garçon de cinq mois soit en « parfaite santé ». « Et pourtant mon mari, qui a 27 ans, a été malade quand son père, liquidateur à Tchernobyl, est revenu à la maison avec ses vêtements irradiés. Il a perdu toutes ses dents d'un coup. »

Natalya, elle, n'hésite pas à narguer le sort, à pêcher avec son mari dans le Dniepr, près de la zone d'exclusion. « Il y a des poissons-chats énormes, de dix ou quinze kilos. On ne les mange pas. Mais certains le font. »

La jeune femme est née dans les trois mois qui ont suivi l'accident. Elle est ce qu'on appelle un « bébé Tchernobyl ». Comme tous les enfants de la zone sensible, qui descendait alors jusqu'à Kiev, elle a bénéficié de certains « privilèges » : nourriture gratuite à l'école, séjours au bord de la mer, au sanatorium. « Que des souvenirs positifs, finalement ! »

Liquider la peur. Igor est né un mois après l'accident. Il a tout froidement balancé aux oubliettes. « Je n'ai pas peur parce que cette menace, ça ne se voit pas. Je crois que ça n'existe pas. Je n'ai pas souffert, je n'ai jamais rien ressenti. Pour moi, ce n'est pas une catastrophe. » Et quand il en parle, c'est pour blaguer. Des concombres difformes, une betterave trop petite ou trop grosse, « un truc pas frais », « on dit : ' Oh, ça vient encore de Tchernobyl ' ».

À les voir tourner autour de la bête, à imaginer des parades, des protections, ces jeunes ont-ils d'autres choix que de s'accommoder du sort ? « On vit depuis vingt-cinq ans dans les radiations. Nos organismes ont dû finir par s'y habituer, non » ironise Alissa. « Ici, lâche Miroslava, on préfère ne pas penser à tout ça parce qu'on ne peut pas changer grand-chose. »

Pas un seul de ces jeunes n'a dit son opposition à l'énergie nucléaire. Pas un seul n'a évoqué spontanément les mouvements antinucléaires allemands ou français. « Des paroles tout ça, tranche Nina. Ça n'a jamais fermé une centrale ni réduit les radiations. » Que faire ? « Développer la solidarité, suggère Miroslava. Soulager la douleur des personnes. Je parle des Japonais de Fukushima. Nous, on est déjà habitués. »

 

Un article de Marc PENNEC, publié par Ouest-France

 

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Auteur : Marc PENNEC

Source : www.ouest-france.fr