Voyage vers le manteau de la Terre, dans la croûte océanique du Pacifique - #WikiSurTerre

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Cette actualité a été publiée le 17/04/2011 à 10h18 par Tanka.


VOYAGE VERS LE MANTEAU DE LA TERRE, DANS LA CROÛTE OCÉANIQUE DU PACIFIQUE

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Voyage vers le manteau de la Terre, dans la croûte océanique du Pacifique

 
A mesure que nous descendions, la succession des couches composant le terrain primitif apparaissait avec plus de netteté. (...) Jamais minéralogistes ne s'étaient rencontrés dans des conditions aussi merveilleuses pour étudier la nature sur place." Dans son Voyage au centre de la Terre, publié en 1864, Jules Verne imagine la jubilation du professeur Lindenbrock et de son neveu Axel devant "ces richesses enfouies dans les entrailles du globe".

Un siècle et demi plus tard, l'enthousiasme de Benoît Ildefonse (Laboratoire de géosciences, CNRS-Université de Montpellier-II) n'est pas moins vif à l'idée de creuser jusqu'aux couches inférieures de l'écorce terrestre, à 2 km de profondeur, et d'en remonter à la surface, pour la première fois, des roches encore jamais extraites de leur gangue. En attendant de pouvoir un jour traverser cette pellicule superficielle pour accéder, sous la croûte terrestre - épaisse de 30 km en moyenne sur les continents et de 6 km sous les océans -, au manteau qui entoure le noyau de notre planète et qui représente les deux tiers de sa masse.

Le chercheur est l'un des deux codirecteurs, avec le Britannique Damon Teagle (Centre national d'océanographie de l'université de Southampton), de la mission scientifique internationale qui, du 13 avril au 30 juin, va réaliser un forage océanique dans le Pacifique est, au large du Costa Rica, avec le bateau américain Joides Resolution. Un bâtiment de 143 m de long, équipé d'un derrick de 61 m de hauteur qui permet de déployer plus de 9 km de tubes de forage dans les abysses, pour atteindre l'écorce terrestre. A bord, un laboratoire peut effectuer l'analyse physique, chimique et magnétique des carottes minérales extraites du sous-sol.

Cette campagne doit pousser plus avant les forages déjà effectués dans le même puits, en 2002 et 2005, jusqu'à une profondeur de 1 500 m. C'est-à-dire sans dépasser la croûte océanique supérieure. L'objectif est cette fois de descendre jusqu'à 2 000 m, au niveau de la croûte océanique inférieure. Là où les basaltes de surface, nés du refroidissement rapide du magma issu de la fusion des roches du manteau, cèdent la place aux gabbros, des roches formées par une cristallisation plus lente du magma.

Le site prospecté se trouve sur la plaque Cocos, près d'une dorsale océanique (zone de divergence entre deux plaques tectoniques où se produisent des remontées de magma) où la formation de la croûte, voilà quinze millions d'années, a été particulièrement rapide. La croûte supérieure y est plus mince qu'ailleurs, ce qui rend les gabbros plus accessibles. "L'examen d'échantillons de ces roches permettra de mieux connaître la structure de la croûte, la façon dont elle se forme à partir du magma du manteau et leur mode de refroidissement", explique Benoît Ildefonse.

Ce n'est qu'un début. L'expédition coïncide avec le 50e anniversaire du plus ambitieux programme de forage scientifique de tous les temps : le projet Mohole, du nom du géologue croate Andrija Mohorovicic qui, dès 1909, avait découvert l'existence, à la limite entre l'écorce et la partie supérieure du manteau terrestre, d'une discontinuité se manifestant par une accélération de la vitesse de propagation des ondes sismiques.

Au printemps 1961, au large de l'île mexicaine de Guadalupe, les Américains percèrent plusieurs trous jusqu'à près de 200 m. Mais, faute de techniques de forage adaptées, le projet fut abandonné cinq ans plus tard, après avoir englouti plus de 50 millions de dollars (34,6 millions d'euros environ). Par dérision, l'entreprise fut rebaptisée "Nohole", pas de trou.

Depuis, plusieurs milliers de forages scientifiques ont été conduits, dans le cadre de collaborations internationales dont l'actuelle est l'Integrated Ocean Drilling Program (IODP). Mais aucun n'a atteint la discontinuité de Mohorovicic, plus simplement appelée le Moho. Le plus profond n'a pas dépassé 2 111 m. L'exploitation pétrolière offshore va bien au-delà - au large de Cayenne, en Guyane, la compagnie britannique Tullow vient d'entreprendre un forage d'exploration jusqu'à 4 300 m sous le plancher océanique -, mais dans des couches sédimentaires recelant des gisements d'hydrocarbures, et sans carottage de roches, qui exige un équipement plus sophistiqué.

La mission en cours servira de repérage pour une nouvelle tentative de creusement jusqu'au Moho, 4 000 m plus bas. Elle pourrait être décidée, espère Benoît Ildefonse, dans la décennie à venir. Il y faudra des moyens de forage et de carottage encore plus performants. Et un financement international de plusieurs centaines de millions d'euros. C'est à ces conditions que seront mieux compris "la dynamique interne de notre planète, la tectonique des plaques à l'origine des séismes tels que celui du 11 mars au Japon, ou encore le rôle de la croûte et du manteau terrestres dans le cycle du carbone", plaide le chercheur.

"Forer jusqu'au manteau est le plus grand défi de l'histoire des sciences de la Terre, dit-il. Paradoxalement, nous en savons davantage sur d'autres planètes, grâce aux missions spatiales, que sur la nôtre."

 

Un article de Pierre Le Hir, publié par Le Monde

 

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Auteur : Pierre Le Hir

Source : www.lemonde.fr