La malédiction de Cassandre - L'atelier

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Cette actualité a été publiée le 01/07/2011 à 00h15 par Kannie.


LA MALÉDICTION DE CASSANDRE

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La malédiction de Cassandre

 

Elle avait reçu d'Apollon le don de prédire l'avenir. Mais pour la punir de l'avoir délaissé –car les dieux n'aimaient guère qu'on leur tienne tête– le même Apollon décida que personne ne la croirait. Ainsi vit-elle que le cheval de Troie scellait la chute de sa ville mais elle ne put empêcher les Troyens de l'y faire rentrer. Ainsi vit-elle en arrivant à Mycènes que son vainqueur Agamemnon allait être poignardé par sa femme mais elle ne put éviter ni sa mort ni la sienne...

Aujourd'hui encore persiste la malédiction : on dit "arrêtez de jouer les Cassandre", oubliant ainsi qu'elle avait toujours raison... Au centre de la première page du Monde du vendredi 24 juin, un titre et quatre lignes : "la crainte d'un effondrement des écosystèmes marins".

Plus claire qu'un oracle de Delphes, plus fondée scientifiquement qu'une prédiction de Cassandre, la page 11 glace le sang : pollution, surpêche, acidification des océans, une crise majeure est annoncée d'ici 2020 à 2050, c'est-à-dire demain.

Pas de dieux ni de fatalité naturelle là-dedans. Mais l'homme et sa folie, sa démesure, auraient dit les Grecs. La sixième extinction des espèces est en route et l'on continue à ne pas y croire. La mer restera vraisemblablement notre poubelle, nucléaire à l'occasion, et nous y pêcherons jusqu'au dernier poisson comme les habitants de l'ile de Pâques ont coupé leurs derniers arbres pour que leurs chefs continuent à rivaliser de puissance.

Forts de nos machines, nous continuerons à épuiser la terre alors qu'il faudrait la ménager, nous empoisonnerons les eaux et l'air, nous détruirons à vitesse accélérée. Valéry avait tort d'affirmer : "Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles." La vérité c'est que nous le savons mais que nous n'y croyons pas. Qui croit qu'il mourra ? Presque personne, et les élus encore moins peut-être que les autres.

"Arrête de jouer les Cassandre" me diront mes collègues lorsqu'à la prochaine session du conseil général où je leur donnerai les faits, les chiffres, les observations scientifiques en leur demandant ce que nous allons faire, nous, à notre petite échelle locale.

Et bien, la grande majorité d'entre eux continuera à vouloir de nouvelles routes rapides, un nouvel aéroport, des zones d'activité et des lotissements, ils rêveront même pour certains à un nouveau pont sur la Loire au mépris de la fragilité de l'estuaire, ils ramasseront à grands frais les algues vertes toujours plus nombreuses et qui font désordre pour le tourisme, ils feront comme si le changement climatique n'était pas en route.

Nous faisons tous ou presque comme le gentil couple d'une nouvelle de science-fiction lue dans ma jeunesse : la fin du monde est annoncée pour la nuit qui vient, ils le savent mais ne changent rien à leur dernière soirée, leur dernier repas, leur dernier "bonne nuit".

 


 

Pourtant ce n'est pas un astéroïde qui risque de nous tomber dessus, comme il y a 65 millions d'années. Si c'était le cas, que pourrions-nous faire effectivement ? Ce n'est pas un astéroïde ou alors nous sommes cet astéroïde.

Car nous serons à la fois coupables et victimes. Certains plus coupables que d'autres, d'autres premières victimes mais tous victimes au bout du compte. Car même les riches meurent dans l'effondrement des sociétés comme le rappelait Jared Diamond dans un de ses ouvrages, même s'ils sont les derniers... Joue-t-il lui aussi les Cassandre, en donnant les trois facteurs de la chute des civilisations ? Une crise écologique, la guerre et... l'aveuglement des élites !

C'est aux "élites" qu'il faut donc crier sa peur, sa colère, sa révolte ! "Messieurs qu'on nomme grands", regardez ce soir vos enfants, vos petits-enfants. Dites leur si vous en avez le courage dans quel monde vous allez les faire vivre, survivre ou peut-être mourir très vite. Dites leur que vous vous occupez de choses très sérieuses, du progrès avec un "P" majuscule. Dites leur que vous, vous ne connaissez pas le sens des mots "gaspillage", "irréversible", ou "mort" mais que eux l'apprendront bien assez tôt !

Même si j'aime la Grèce éternelle –amis grecs d'aujourd'hui- je pense à vous à qui on va peut-être proposer de privatiser le Parthénon pour faire de l'argent –je ne crois pas pourtant à la fatalité.

Et j'espère encore que l'on pourrait faire mentir le mythe. Croire enfin Cassandre. Qui oserait dire qu'il n'y a pas urgence ?
 


Un article de Françoise Verchère, publié par Le Monde

 

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Auteur : Françoise Verchère (Conseillère générale de Loire-Atlantique)

Source : www.lemonde.fr