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par Albert Schweitzer
Texte déniché par Malika, lanceuse d'alertes pour Terre sacrée.
Asservissement de l'Homme moderne
L'aptitude de l'Homme moderne à la culture a baissé parce que les conditions
d'existence où il est placé le brident et altèrent son psychisme.
Un pionnier de la civilisation, c'est-à-dire un Homme de pensée clairvoyante
et d'action, doit, de toute évidence, être un esprit à la fois profondément
réfléchi et indépendant. Plus ses activités sont dominées de quelque façon
par un souci de lutte pour la vie, plus les tendances égocentristes font
taire les aspirations désintéressées. L'intérêt personnel s'immisce alors
dans l'idéal culturel et le corrompt.
L'indépendance matérielle et la liberté de penser sont intimement liées
entre elles. Toute civilisation est basée sur le préalable de l'indépendance
. Seul des hommes libres sont capables de prendre des initiatives réfléchies
et de les appliquer.
Mais de nos jours, la liberté, comme le temps de la réflexion, sont en
régression.
Si le développement économique avait permis à des cercles de plus en plus
étendus d'accéder à une aisance modeste et durable, la civilisation en
aurait bénéficié bien davantage que de toutes les conquêtes matérielles dont
on se glorifie en son nom. Sans doute ces performances contribuent à rendre
l'humanité plus libre que par le passé à l'égard de la nature, mais, en même
temps, elles réduisent le nombre des existences indépendantes : par les
machines, le maître-artisan est supplanté par l'ouvrier d'usine ; le
commerçant indépendant est de plus en plus remplacé par les employés
salariés des grandes entreprises.
L'aliénation de l'individu qui en résulte est encore aggravée par les
impératifs de l'emploi, concentré dans les grandes agglomérations, où
s'entassent des foules sans cesse grossissantes, arrachées au sol
nourricier, à la maison familiale, à la nature. Elles subissent ainsi un
traumatisme psychique grave et la sentence - qui veut que la perte de son
champ et de sa maison marque le commencement d'une vie anormale - n'est que
trop vraie.
Certes, les luttes des classes ouvrières dressées contre la commune menace
de l'asservissement de l'individu contiennent également des revendications
culturelles - dans la mesure où elles réclament, parallèlement à l'élévation
du niveau de vie, l'amélioration du développement de l'esprit. Mais elles
nuisent à la pureté de la représentation du concept culturel en soi, parce
que, dans la formulation de ses revendications, l'intérêt général de
l'humanité prise dans son ensemble n'est pas déterminant. En raison des
intérêts personnels divergents et contradictoires, qui s'affrontent au nom
du progrès de la civilisation, les réflexions sur la culture en tant que
telle passent à l'arrière-plan.
Surmenage entraînant la régression de la réflexion
personnelle
A l'asservissement s'ajoute le surmenage. Depuis deux ou trois
générations, quantité d'individus ne sont plus que des machines de
production et non des Hommes. Tout ce qu'on raconte sur la valeur morale et
culturelle du travail ne signifie plus rien pour eux. L'esprit de l'Homme
moderne s'enlise dans l'accumulation démesurée d'occupations accablantes, et
cela dans tous les milieux sociaux. L'enfant est déjà la victime indirecte
de ce surmenage. Ses parents, prisonniers de l'inexorable lutte pour la vie,
ne peuvent pas se consacrer normalement à lui, ce qui le prive de choses
irremplaçables pour son développement. Plus tard, submergé lui-même par des
occupations incessantes, il est poussé à rechercher des distractions
extérieures faciles. Passer ses maigres loisirs en tête-à-tête avec
lui-même, à réfléchir et à lire, ou bien en compagnie d'amis à s'entretenir
de sujets intéressants, exigerait de lui un effort qui lui répugne. Ne rien
faire, se distraire pour se changer les idées et pour oublier, tel est son
besoin physique de détente ; il aspire à ne plus penser à rien.
La mentalité des gens qui gaspillent et ne savent plus canaliser leur
pensée, se répercute sur les organismes qui devraient servir à promouvoir la
culture et donc aussi la civilisation. L'attrait du théâtre est en baisse au
profit des lieux de plaisir, tout comme le livre sérieux vient après le
livre divertissant. Les revues et les journaux doivent flatter de plus en
plus les goûts de leur clientèle et choisir la présentation la plus
spectaculaire et la plus facile à assimiler. La comparaison entre la presse
moyenne d'aujourd'hui et celle d'il y a cinquante ou soixante ans, montre à
quel point elle doit s'adapter pour plaire.
Une fois envahies par l'esprit de superficialité, les institutions dont la
mission était de développer la vie spirituelle, exercent à leur tour, par
ricochet, une influence sur la société qui les a réduites à cet état, et
tuent en elle l'esprit de réflexion.
Cet état d'esprit produit par une société qui ne réfléchit plus, se répand
parmi nous avec la force d'une marée montante et engendre une image
dépréciée de l'Homme. Chez nous et chez les autres, la seule chose qui
compte, c'est le taux de rendement du travailleur. Et quant au reste, nous
nous résignons à ne pas valoir grand-chose.
Pour ce qui est du manque de liberté et d'esprit de concentration, les
conditions d'existence se présentent sous leur jour le plus défavorable pour
les habitants des grandes villes. C'est pourquoi ce sont eux qui sont le
plus menacés spirituellement. Les grandes villes ont-elles d'ailleurs jamais
favorisé l'épanouissement d'une haute spiritualité de l'individu ?en tout
cas, aujourd'hui la situation est telle que la vraie civilisation a besoin
d'être sauvée de la contamination de l'esprit des grandes villes et de leurs
habitants.
Spécialisation et cloisonnement des individus
A cette aliénation de l'Homme et à son impuissance à se concentrer s'ajoute
un autre obstacle psychique au développement de la civilisation : le
cloisonnement. Les progrès énormes de la science et de ses applications
impliquent la nécessité de limiter le champ d'activité de l'individu à un
domaine précis et restreint. Il en résulte une organisation du travail basée
sur la spécialisation qui réduit les Hommes à n'être plus que des fragments
d'eux-mêmes. Les résultats obtenus sont certes magnifiques, mais la
signification spirituelle du travail pour le travailleur en souffre : comme
il n'est fait appel qu'à des capacités partielles et non à la personnalité
toute entière du travailleur , ce rétrécissement d'horizon se répercute sur
sa mentalité. Les forces qui stimulent la personnalité dans une oeuvre
d'envergure tombent en sommeil lorsque les tâches se restreignent et se
vident d'intelligence au sens large du terme. L'artisan d'aujourd'hui
n'embrasse plus le cycle de sa profession dans son ensemble, comme le
faisait son prédécesseur. Sa réflexion, son imagination, son savoir ne sont
plus tenus en éveil par les problèmes qui surgissent toujours à nouveau. Ses
dons de créateur et d'artiste s'atrophient. Au lieu de prendre normalement
conscience de sa valeur devant une oeuvre qui est entièrement le fruit de sa
réflexion et de sa personnalité, il doit se contenter de jouir d'une
fraction de sa capacité de réussite parfaite qui, au-delà de la perfection
fragmentaire du détail, ne voit pas l'imperfection de l'ensemble.
Dans toutes les branches il apparaît de plus en plus que la spécialisation à
outrance menace aussi bien l'individu que la vie de l'esprit en général dans
la société. On a déjà pu remarquer que les maîtres chargés de l'enseignement
de la jeunesse n'ont plus la culture générale nécessaire pour lui faire
sentir les connexions étroites entre les différentes sciences et pour
élargir ses horizons jusqu'à leurs dimensions naturelles.
Dans l'administration, l'enseignement, les entreprises de toute sorte,
l'espace vital naturel nécessaire à toute activité est encore rétréci aussi
étroitement que possible par des contrôles et des décrets. Quelle différence
entre la sujétion actuelle des instituteurs dans certains pays et la liberté
dont ils jouissaient autrefois ! Et que toutes ces consignes ont rendu
l'enseignement mort et impersonnel !
C'est ainsi que, par nos méthodes de travail, nous subissons une chute de
notre spiritualité en tant qu'individus, dans la mesure où la production
matérielle de la société est montée en flèche. Là aussi se vérifie la loi
tragique qui veut qu'à chaque gain correspond quelque part une perte.
Déshumanisation de l'Homme
L'Homme aliéné, surmené, dépersonnalisé et cloisonné est en outre exposé au
danger de tomber dans la déshumanisation.
Notre comportement normal d' Homme à Homme nous est rendu difficile.
L'agitation de notre manière de vivre, l'augmentation des déplacements, la
promiscuité dans le travail et dans l'habitat, au milieu des gens entassés
sur un espace restreint, nous rendent sans cesse et de mille manières,
étrangers les uns aux autres.
Les conditions de vie ne permettent plus d'avoir entre nous un comportement
spontané. Les contraintes qui pèsent sur la manifestation naturelle de notre
sympathie humaine sont si généralisées et si fréquentes que nous nous y
habituons, jusqu'à ne plus voir combien notre indifférence est
contre-nature. Nous n'éprouvons plus de regret lorsque la situation est
souvent telle qu'elle nous empêche de témoigner d'Homme à Homme notre
compréhension et nous finissons par nous l'interdire, même quand il serait
facile et opportun de le faire.
Par la force des choses, c'est le psychisme de l'habitant des grandes
villes, qui est le plus gravement perturbé, et, à son tour, il agit dans le
sens le plus défavorable sur la mentalité générale de la société.
Tout sens de notre affinité avec le prochain nous échappe. Dès lors, nous
nous engageons sur le chemin de l'inhumanité. Chaque fois que la conscience
de la solidarité qui doit nous unir directement disparaît, la culture et
l'éthique sont ébranlées. L'instauration d'une inhumanité systématiquement
implacable n'est plus alors qu'une question de temps.
Se distancer des inconnus par un glacis de froideur, et rester insensible à
toute sympathie, ne passe plus pour de la rustrerie, mais pour de la
bienséance. Notre société a également cessé de reconnaître à tous les Hommes
la valeur et la dignité d'Homme en tant que tel. Des portions entières de
l'humanité sont classées pour nous « matériel humain » et « objets humains
». Si, depuis quelques décennies il a été possible de parler, avec une
légèreté grandissante, de guerres et de conquêtes comme de manoeuvres de
pièces sur un échiquier, c'est parce que l'idée s'était répandue que le sort
des individus n'entrait pas en ligne de compte, mais, seuls, les chiffres et
le matériel qu'ils représentaient. Lorsqu'une guerre éclate, toute
l'inhumanité qui est en nous se déchaîne.
Dans l'enseignement actuel et dans les livres scolaires, le sentiment
humanitaire est relégué dans un coin obscur, comme s'il ne devait plus
aujourd'hui être le point de départ essentiel de la formation de la
personnalité et mériter pour notre génération d'être maintenu à
contre-courant de l'évolution en cours. Jadis il en était autrement. Le
sentiment humanitaire s'imposait, non seulement à l'école, mais dans la
littérature et jusque dans les romans d'aventures : le héros de De Foë,
Robinson Crusoé, s'inspire continuellement de cet esprit humanitaire ; il se
sent si directement concerné, qu'il se préoccupe, même en cas de légitime
défense, d'épargner le plus de vies humaines possible. Il est si loyalement
fidèle à cet esprit humanitaire qu'il y puise sa raison d'être de son esprit
d'aventurier. Où trouverions-nous de nos jours, dans des oeuvres de ce genre,
pareil mobile d'action ?
Super-organisation de la société
Autre obstacle à la culture : une super-organisation des structures
administratives.
Si indispensable que soit la réglementation, à la fois comme préalable et
comme conséquence de la civilisation, il est évident aussi qu'à partir d'un
certain degré, l'organisation se fait au dépens de la vie de l'esprit. Les
personnalités et les idées sont alors assujetties aux institutions, au lieu
de les dominer et de leur insuffler de la vie.
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Lorsque dans un domaine quelconque, une organisation d'envergure crée du
neuf, les débuts sont brillants ; mais dans la suite, ils pâlissent. Tout
d'abord les ressources existantes sont mises en valeur, puis les influences
préjudiciables à la vie et l'originalité de chacun se font sentir. Plus
l'organisation est fortement structurée et plus son action paralysante
freine l'activité créatrice et spirituelle des individus. Il y a des nations
civilisées qui ne réussissent pas à se remettre ni économiquement ni
spirituellement des répercussions d'une centralisation administrative trop
envahissante, remontant à un passé trop lointain.
La transformation d'une forêt en un parc soigneusement entretenu peut être
utile dans bien des cas. Mais c'en est fini alors de la riche végétation qui
assurait naturellement le maintien des essences pour l'avenir.
Des collectivités publiques, religieuses, économiques s'efforcent aujourd'hui de
se donner une structure interne propre à leur conférer à la fois un maximum de
cohésion intérieure et le maximum d'efficience dans leur rayonnement extérieur.
Règlements, discipline, dispositions techniques, tout est poussé à un degré de
perfection inconnu autrefois. Le but envisagé est atteint. Mais inversement et
dans la même mesure, toutes ces collectivités cessent d'être des organismes
vivants et ressemblent toujours davantage à des machines perfectionnées. Leur
vie intérieure perd de sa richesse et de sa diversité, parce que les
personnalités y dépérissent nécessairement.
L'Homme moderne se dilue étrangement dans la masse. C'est peut-être là son trait
le plus caractéristique. La dévaluation de la réflexion personnelle le rend
pathologiquement réceptif aux idées toutes faites mises en circulation par la
société et ses organes. Comme, en outre, grâce à une structuration poussée, la
société s'est acquis une puissance inconnue jusqu'alors dans la vie de l'esprit,
l'aliénation de l'Homme à l'égard de l'ensemble, est devenue telle qu'il cesse
presque d'avoir une vie spirituelle propre. Il est flasque comme une balle de
caoutchouc ramollie qui garde l'empreinte de toutes les pressions. La
collectivité dispose de lui, et lui endosse comme du prêt-à-porter toutes les
opinions dont il a besoin pour vivre, qu'il s'agisse de collectivités nationales
et politiques, ou de communautés croyantes ou incroyantes.
En renonçant ainsi aux droits élémentaires de l'individu, notre génération se
rend incapable de faire naître des idées nouvelles, ou même de réadapter
efficacement celles qui ont cours ; elle assiste passivement à la prise de
pouvoir des idées conformistes, dont l'exclusivisme unilatéral et les
conséquences dernières débouchent sur l'extrémisme le plus dangereux.
Voilà comment nous sommes tombés dans un nouveau Moyen-Age. Par une décision
collective, la liberté de penser a été mise hors d'usage, parce que la majorité
s'interdit de se former des opinions personnelles et se contente de suivre en
toutes choses le mouvement, uniquement selon son appartenance à tel ou tel
groupe politique ou autre.
Nous ne retrouverons notre liberté de penser que lorsqu'un nombre suffisant
d'individus aura recouvré son indépendance spirituelle et lorsqu'il aura su
établir avec les organisations qui aliénaient son âme, des relations naturelles
dans la dignité. Notre libération de ce nouveau Moyen-Age sera beaucoup plus
difficile que celle de jadis, dont l'humanité européenne avait triomphé. A cette
époque-là, c'était un combat contre l'emprise d'autorités extérieures imposées
par les données historiques. Aujourd'hui, il s'agit d' amener la grande masse
des individus à vouloir se frayer un passage par une sortie de secours hors de
la dépendance spirituelle où elle s'est emmurée elle-même. Peut-il y avoir tâche
plus ardue?
On n'a pas encore pris la mesure de notre pauvreté spirituelle. D'année en
année, les collectivités améliorent leur technique de bourrage de crâne, vide de
pensée. Les méthodes d'action ont été poussées à un tel point de perfection et
ont trouvé une adhésion si massive, que la certitude de réussir à élever les
pires absurdités au rang d'opinions accréditées - quand l'opportunité s'en fait
sentir - n'a pas besoin d'être justifiée au préalable.
En renonçant à l'indépendance de notre pensée, nous avons perdu en même temps -
ce qui était inévitable - notre foi dans la vérité. Notre vie spirituelle s'est
désorganisée. La super-organisation qui régit le domaine public aboutit à
l'organisation du vide intérieur.
Non seulement intellectuellement, mais aussi moralement, les relations entre
l'individu et la société sont perturbées. En même temps qu'à ses propres
opinions, l'Homme d'aujourd'hui renonce à son propre jugement éthique. Pour
trouver bon ce que la société déclare tel en paroles et en actes et pour
condamner ce qu'elle trouve mauvais, il étouffe les scrupules qui l'envahissent
: il les fait taire non seulement devant les autres, mais aussi au dedans de
lui-même. Il n'y a pas de scandale que son sentiment d'appartenance à la
collectivité ne finisse par admettre et même par approuver. Son sens critique se
noie dans l'opinion de la masse, de même que son sens moral dans les conventions
admises.
Un Homme asservi, surmené, déshumanisé, réduit à n'être qu'un fragment de
lui-même, un Homme qui aliène son indépendance d'esprit et son jugement moral à
la société super-organisée, un Homme victime des entraves de tout genre qui font
obstacle à sa culture, tel est celui qui chemine actuellement sur le sombre
sentier d'une sombre époque. Pour les dangers qui le menacent de tous côtés, la
philosophie n'a montré aucune compréhension. Elle n'a rien fait pour lui tendre
une planche de salut. Elle n'a même pas donné l'alarme en le poussant à
réfléchir à la situation nouvelle qui lui était faite.
La terrible vérité selon laquelle avec le progrès de l'histoire et du
développement économique continu, la civilisation se trouve non pas encouragée
mais entravée, n'a jamais réussie à se faire entendre.
Les individualités, seuls agents de régénération
Le renouveau de la civilisation bute sur le fait que seules les individualités
peuvent entrer en ligne de compte pour promouvoir ce mouvement, à l'exclusion de
tout autre facteur.
Ce renouveau n'a rien à voir avec des mouvements émotionnels de la masse, car
ceux-ci ne sont jamais que des réactions à des circonstances extérieures. La
civilisation, au contraire, ne peut se régénérer que si, en toute indépendance
de la mentalité collective régnante et en opposition avec elle, il naît chez un
grand nombre d'individus une orientation nouvelle des idées qui peu à peu gagne
l'opinion des masses et finit par la déterminer. Seul un sursaut éthique serait
capable de nous sortir de notre inculture actuelle. Or, l'éthique n'est jamais
conçue que par des individus.
La décision finale engageant l'avenir d'une société ne dépend pas de la
perfection plus ou moins poussée de son organisation, mais de la valeur plus ou
moins grande de ses membres. Dans l'évolution de l'histoire, le rôle le plus
important et le moins facilement décelable, ce sont les changements non
ostentatoires mais vastes qui se font jour dans la mentalité propre d'un grand
nombre d'individus. Ce sont là les prémisses qui préparent les évènements. C'est
pourquoi il est si difficile de comprendre les Hommes et les évènements du
passé. Nous ne pouvons donc faire aujourd'hui que des présomptions conjecturales
sur la valeur personnelle de l'élite d'alors et sur la façon dont cette élite
s'insérait dans la société, en recevait des influences et réagissait sur elle.
Mais une chose est claire. Là où la collectivité a une emprise plus forte sur
l'individu que l'individu sur la collectivité, c'est la décadence, parce que la
grandeur dont tout dépend, c'est-à-dire la valeur intellectuelle et morale de
l'individu, est alors nécessairement entravée. Il en résulte un appauvrissement
de la pensée et de la moralité de la société tout entière, qui la rend incapable
de comprendre et de résoudre les problèmes auxquels elle doit faire face. Tôt ou
tard, elle s'effondre en catastrophe.
Puisque nous en sommes là, c'est aux individus à prendre plus fortement
conscience de la grandeur de leur mission et à remplir à nouveau la fonction
qu'ils sont seuls à pouvoir assumer, à savoir mettre sur pied un idéal éthique
et spirituel. Si cet appel n'est pas entendu par un grand nombre
d'individualités, rien ne pourra nous sauver.
Une opinion publique nouvelle devra se former sans intervention officielle.
L'opinion publique actuelle n'est entretenue que par la presse, la propagande,
les organisations et les pressions exercées par le pouvoir et par l'argent qui
se mettent à sa disposition. A cette propagation artificielle des idées doit s'y
opposer une autre, naturelle, d'Homme à Homme, basée uniquement sur la justesse
de la pensée et la réceptivité de l'auditeur à la vérité. Sans arme, à la façon
des premiers combattants de l'esprit, elle devra affronter sa rivale qui marche
contre elle comme Goliath contre David, avec l'armure puissante des temps
d'aujourd'hui.
Le corps à corps qui va s'engager n'aura aucune commune mesure avec d'autres
analogies historiques. Sans doute, le passé a connu des affrontements de
penseurs indépendants, dressés isolément contre une coalition d'opinions
invétérées. Mais jamais le problème ne s'est présenté comme aujourd'hui, parce
que cet esprit qui se manifeste partout dans les organisations modernes, dans
l'irréflexion moderne, dans les passions populaires modernes, est un phénomène
sans précédent.
Dans les cas désespérés, c'est l'esprit qui est
l'instance suprême
L'Homme d'aujourd'hui aura - t'il l'énergie nécessaire pour accomplir ce que son
intelligence exige de lui, et que les temps d'aujourd'hui veulent lui rendre
impossible ?
Dans les collectivités super-organisées qui le tiennent de mille manières en
leur pouvoir, il devra redevenir une personnalité indépendante et réagir contre
elles. Au moyen de tous leurs organismes, elles tenteront de le maintenir à leur
dévotion en faisant tout pour le dépersonnaliser. Si elles craignent tant les
caractères forts, c'est parce qu'avec eux, la voix de l'intelligence et celle de
la vérité, qu'elles voudraient museler, risqueraient de se faire entendre. Leur
pouvoir tyrannique n'a d'égal que leur peur.
Les conditions économiques forment avec les collectivités une tragique alliance.
Avec une cruauté féroce, elles font de l'Homme moderne un être sans liberté,
sans réflexion
personnelle, sans indépendance, sans largeur de vues ni esprit humanitaire.
Elles constituent les dernières choses que nous puissions changer.
A quelle tâche immense les forces de l'esprit vont devoir s'attaquer ! Elles
devront sensibiliser les peuples à l'écoute de la vérité vraie, alors
qu'aujourd'hui les seules vérités qui ont cours sont les slogans de la
propagande. Elles devront destituer le patriotisme néfaste et introniser un
patriotisme noble ayant les yeux fixés sur les buts que l'humanité doit
atteindre. Elles devront faire reconnaître à nouveau que la civilisation est
l'affaire des individus et de l'humanité toute entière, à laquelle les peuples
doivent participer, alors qu'actuellement la civilisation nationale est adulée
comme une idole et que la notion même d'humanité civilisée s'est effondrée.
Elles devront diriger l'attention des peuples vers la primauté de la culture,
alors que les difficultés croissantes de la vie accaparent toujours davantage
les esprits par des soucis matériels, si bien que le reste n'est plus que
fantasme. Elles devront nous rendre la foi au progrès, alors que l'emprise de
l'économique sur le spirituel devient de jour en jour plus désastreuse et
entretient une démoralisation grandissante.
Elles devront nous redonner de l'espoir, alors que non seulement les
institutions et les associations laïques et religieuses, mais aussi les Hommes
éminents et admirés, se dérobent en toute occasion, alors que des savants et des
artistes se distinguent par leur inculture et que des célébrités, qui passent
pour être des penseurs et se prennent pour tels, se comportent dans les instants
critiques comme de simples écrivains de métier ou comme des universitaires
conformistes.
Tout cela se jette en travers de ceux qui veulent refaire la civilisation. Un
sourd désespoir plane sur nous. Comme nous comprenons maintenant les Hommes de
la décadence gréco-romaine, qui, incapables de résister aux évènements et
abandonnant le monde à son sort, se sont repliés sur eux-mêmes ! Comme eux nous
restons stupéfiés devant ce qui nous arrive. Comme eux nous entendons la voix
insidieuse des sirènes qui nous disent que la seule manière de supporter la vie
est de se laisser couler au fil des jours. Ne plus penser à ce qui nous arrive
et ne plus rien attendre de la vie... Dormir en paix dans la résignation...
En comprenant que la civilisation est fondée sur la conception que nous nous
faisons du monde et qu'elle ne peut naître que d'un réveil spirituel et de la
volonté éthique du grand nombre, nous serons bien forcés de nous représenter
clairement les difficultés d'une régénération qui échapperaient à une réflexion
superficielle. Mais, en même temps, cette prise de conscience nous élève
au-dessus de toutes les notions de possible et d'impossible. Si l'esprit éthique
suffit à déterminer l'évolution des évènements dans le sens du progrès culturel,
nous accèderons de nouveau à la civilisation, pour peu que nous retrouvions une
conception du monde et une disposition d'esprit susceptibles d'aboutir au
renouveau.
L'histoire de notre faillite aura au moins le bon côté de proclamer cette vérité
: dans les cas désespérés, c'est l'esprit qui est l'instance suprême. A nous de
donner à l'avenir, par notre action, une preuve éclatante de cette vérité !
Texte écrit en 1915 par Albert Schweitzer (1875 - 1967)
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