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LE MONDE | 03.06.05
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Avant, après. Avant, un espace sans doute
occupé par l'homme, mais qui reste dominé par la nature. Après, un espace
transformé, redessiné. Et qui, le plus souvent, a vu sa biodiversité reculer
et sa charge en polluants augmenter.
En plaçant ainsi en vis-à-vis une centaine de lieux de la planète parmi
des milliers d'autres modifiés par l'action humaine, le Programme des
Nations unies pour l'environnement (PNUE) démontre sans grands discours
l'ampleur du bouleversement qu'a subi la surface de la Terre durant trente
années d'une poussée économique et démographique sans équivalent dans
l'histoire de l'humanité. Présenté à Londres, vendredi 3 juin, à l'occasion
de la Journée mondiale de l'environnement qui a lieu le 5 juin, l'Atlas of
our changing environment présente une série d'images satellitaires
magnifiques mais troublantes.
On voit ainsi comment les cultures de
crevettes, qui se sont multipliées à une vitesse prodigieuse (+ 10 % ans
depuis dix ans) ont transformé de nombreuses côtes d'Amérique latine et
d'Asie, détruisant au passage les forêts aux racines immergées, les
mangroves. Comment la culture sous serre a proliféré autour du bassin
méditerranéen, teintant de gris les campagnes bleues, et consommant une eau
qui manque dramatiquement dans ces régions. Comment, encore, en moins de
trente ans, Pékin ou Nairobi, parmi tant d'autres mégalopoles, ont explosé,
multipliant leur surface et leur population. Comment la forêt a été
massivement convertie à l'agriculture au Brésil et au Paraguay. Comment la
mer Morte ou le lac Hamoun (à l'est de l'Iran) se rétractent voire
disparaissent du fait d'un pompage d'eau excessif. Et cent autres exemples.
DISPARITION DES ESPÈCES
"Toute l'idée était de montrer les preuves du changement global de la
biosphère à partir du principe : si vous le voyez, vous le croirez" ,
explique Ashbindu Singh, coordinateur du projet à Washington. Depuis trois
ans, les équipes du PNUE ont ainsi travaillé à partir de la masse d'images
prises par les satellites Landsat et fournies gracieusement par la NASA.
Landsat était approprié à cet exercice parce que ces satellites, dont le
premier a été lancé en 1972, offrent une série continue d'images complètes
de la Terre : il était ainsi possible de retrouver des images cohérentes des
mêmes lieux dans les années 1970 et dans les années 2000. La première
difficulté était d'extraire de cette masse de données (le Globe est couvert
par 8 700 images, et il faut un CD pour porter une seule image) les paires
de photos pertinentes. Puis il fallait écarter les images gâchées par les
nuages, ou celles qui ne se présentaient pas aux mêmes saisons. Enfin il
convenait de corriger les clichés retenus pour les ajuster à la définition
la plus récente de Landsat (1 pixel pour 900 m2).
Ce travail permet de rendre visible un des aspects les plus oubliés de la
crise écologique moderne : la transformation très rapide des habitats. "Nous
avons connu dans les trente dernières années des changements plus rapides
que jamais dans l'histoire humaine" , rappelle Neville Ash, du Centre
mondial d'observation de la nature (UNEP-WCMC), à Cambridge, en
Grande-Bretagne. Perte des zones humides, déforestation, effondrement de
nombreux stocks de poissons, érosion des sols, disparition des espèces sont
quelques-unes des conséquences de ce changement. "Notre demande toujours
croissante pour les biens que fournit la nature crée une série d'énormes
empreintes maintenant visibles depuis l'espace" , écrivent les auteurs de
l'Atlas.
CHANGEMENTS RADICAUX
Certes, l'histoire humaine est faite de transformations de l'environnement,
et les historiens ne postulent plus que la nature est restée vierge jusqu'à
récemment. Dès leurs origines, les sociétés ont modifié leur milieu au moyen
des techniques disponibles : le feu a été un puissant agent de changement
depuis que l'homme l'a maîtrisé, il y a environ 1,6 million d'années.
L'agriculture, apparue avec la révolution néolithique, voici environ 10 000
ans, s'est profondément imprimée sur les paysages. Mais ces processus ont eu
lieu sur de longues périodes. Les transformations engagées lors de la
révolution industrielle, au XIXe siècle, et qui se sont accélérées, sont à
la fois plus fortes et plus rapides. A cause d'une croissance démographique
qui a explosé (2 milliards d'habitants en 1922, 4 en 1974, 6 en 1999), mais
aussi de la puissance accrue des technologies.
Il n'existe ainsi presque plus de territoire à la surface de la Terre qui
échappe à l'action humaine. Selon une étude parue dans Bioscience en 2002,
Eric Sanderson et ses collègues ont calculé que 83 % de la surface du globe
étaient directement influencés par l'activité humaine.
Le problème posé par cette pression est qu'elle menace la capacité des
écosystèmes à fournir les "services" qu'ils offrent à la société :
nourriture, eau pure, nettoyage de l'atmosphère et des rebuts, etc. Certains
économistes tentent d'évaluer ces services : 400 000 milliards de dollars
par an, selon une étude d'Andrew Balmford publiée dans Science le 9 août
2002. Mais quels que soient les chiffres, l'idée d'encadrer ces changements
radicaux de l'environnement s'impose de plus en plus. "Pour survivre,
concluent les auteurs de l'Atlas, nous devons sortir de l'ère de la conquête
de la nature et entrer dans une nouvelle ère l'ère de la durabilité et de
la gestion prudente."
Hervé Kempf
Article paru dans l'édition du Monde du 04.06.05
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3244,36-657944,0.html |