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2002 :La globalisation des activités économiques qu'on nomme mondialisation procède en réalité à une destruction systématique et inévitable du monde. Par ETIENNE
TASSIN, ION» DESIGNE un processus économique qui étend le principe libéral d'une économie de marché à l'ensemble de la planète. Sous la loi du profit et de la consommation, elle tend, dit-on, à rassembler la totalité des populations, des cultures, des sociétés, en un monde. Le français nomme ce processus «mondialisation», laissant croire que l'économie procède à l'instauration d'un monde commun. Or qu'advient-il du monde dans ce processus? 1. L'oikonomia,
l'administration de la maisonnée, ramène la totalité du territoire auquel elle
s'applique à une même et unique gestion domestique, celle de l'oikos, le
foyer. L'économie d'abord domestique est devenue une économie globale en
étendant à la surface totale du globe le mode d'organisation du foyer. La
globalisation est une domestication au sens d'un apprivoisement et d'une
exploitation liés à une privatisation. Procèdant à l'élimination systématique
des offices publics qui garantissent d'autres activités que la
production/consommation activités éthique ou politique qui, chacune à sa
manière, vise l'institution d'un lien humain plutôt que la consommation
d'un bien ou la gestion d'un échange , elle entraîne avec elle la
disparition du monde commun. Car le monde n'est pas un monde ni un monde commun du
seul fait d'une administration commune du système des besoins (productions,
échanges, consommations), encore moins du seul fait d'un comportement consommatoire
identique. Un espace public est politique en ce qu'il n'est pas économique. Le
politique commence par l'établissement d'un rapport avec celui qui est hors du
foyer, avec l'étranger qui n'entre dans aucune compensation. Car ce n'est
qu'avec lui que commence de se déployer un monde au lieu d'une
maison, fut-elle commune. 2. La loi du profit soumet le monde à
la voracité du vivant, transformant tout ce qui le constitue en bien de consommation.
Elle fait du monde l'objet d'une consommation et d'une jouissance par
définition privées. En cela, elle correspond à cette condition humaine qu'est la
vie (Arendt). Produire et consommer, c'est reproduire «une vie perpétuellement
mourante». L'économie assure la victoire de la vie sur le monde. La vie ne saurait
se déployer sans menacer notre appartenance-au-monde, condition de la culture qui
oeuvre à l'instauration d'un monde humain. Le processus vital de
l'économie globalisée transforme le monde entier en biens consommables et ne laisse
rien derrière lui sinon ses déchets. Il ne saurait constituer un monde. Tout au plus
l'économie déploie-t-elle un biotope, lui-même dangereusement atteint dans ses
composantes en raison du «caractère dévorant de la vie» (Arendt). Là où la vie
(logique de l'économie) étend sa loi, le monde (oeuvre de la culture, institué
et garanti par l'action politique) est menacé de périr au nom de la vie elle-même. D'où une contradiction entre deux
aspects de l'oikos l'oikonomos et l'oikologos : la loi de
la maisonnée (l'économie) s'élève contre la raison de l'habitation
(l'écologie), au point de la détruire. Si le monde ne saurait perdurer selon la
seule loi de l'économie, son destin n'est pas même suspendu à une simple
écologie fut-elle une «écologie politique», comme on dit une «économie
politique». Il dépend d'une cosmospolitique, au sens strict, qui est une politique
du monde et non une simple préservation écologico-économique de l'environnement. 3. Le monde est l'ensemble hétérogène des communautés culturelles au travers desquelles s'articule et se préserve la pluralité des formes symboliques humaines. Or, la pluralité est une donne constitutive du monde humain, la condition d'un agir politique des communautés humaines. Sans elle, il n'y aurait pas de monde ni de monde commun. D'où le paradoxe : sans la pluralité des mondes, il ne saurait y avoir de monde. La différenciation des communautés est constitutive du monde comme monde commun. Or, non seulement la globalisation économique récuse le monde comme habitation déliée de toute fonctionnalité et de toute rentabilité en le considérant comme un gigantesque gisement de ressources qu'elle transforme en biens de consommation, mais elle détruit, en ramenant toute production au seul foyer de l'oikonomia, la pluralité culturelle sans laquelle il ne saurait y avoir de monde. Elle obéit à une loi d'unification ou d'homogénéisation directement contradictoire avec la condition de pluralité qui sous-tend l'existence politique des hommes et des États. L'économie capitaliste est prise dans un processus de globalisation voué à l'échec. La course au profit ne saurait avoir d'autre issue que la destruction de ce qu'elle exploite. Loin d'être une mondialisation, la globalisation est, littéralement, «immonde». Inversement, toute politique digne de ce nom est cosmopolitique au sens où elle fait de la possibilité du monde l'horizon de toute action. Elle ne saurait le faire sans s'élever de toutes ses forces contre la globalisation. Etienne Tassin, Maître de conférences en philoS. à l'université de Paris IX-Dauphine. Dernier ouvrage paru : Le Trésor perdu. Hannah Arendt, l'intelligence de l'action politique, Paris, Payot, 1999. Cf. "Globalisation économique et mondialisation politique" in Drôle d'époque, n°7, automne 2000, Nancy, pp. 159-172. Libération |
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