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Chronique de l'ancien ministre de l'Environnement Yves
Cochet, parue sur le site Actu-Environnement (29 mai 2008).
Nous sommes drogués au pétrole, nous ne pouvons pas nous en passer,
nous sommes prêts à tout pour continuer notre addiction. Nous, c'est-à-dire
le tiers le plus riche des habitants de la planète. Cette situation, à elle
seule, aura bientôt des conséquences dévastatrices dans tous les domaines,
sur tous les continents. La hausse actuelle du cours des hydrocarbures n'est
pas un simple choc pétrolier - comme ceux que nous avons affrontés en 1973
et 1979 - c'est la fin du monde tel que nous le connaissons.
Cet événement, dont nous apercevons les prémisses, provient de la
coïncidence, sur quelques années, de trois facteurs inédits :
1) le déclin définitif de la production de pétrole (géologie) ;
2) l'excès structurel de la demande mondiale sur l'offre de pétrole
(économie) ;
3) l'intensification des guerres et du terrorisme pour l'accès aux
ressources non renouvelables (géopolitique).
Ces trois facteurs, se renforçant mutuellement, provoquent d'abord une
hausse des prix des produits pétroliers, puis du gaz et de l'énergie, enfin
de toutes les denrées et services qui en dépendent. Bref, nous entrons dans
une période d'inflation, de récession, de tensions internationales, de
guerres.
1) En 1956, King Hubbert était géologue à la société Shell. Il publia un
article peu remarqué affirmant que la production pétrolière des 48 premiers
états américains - la plus importante du monde à cette époque - allait
croître jusqu'en 1970, puis décliner inexorablement ensuite. Il fallut
attendre un peu plus de quatorze années pour lui donner raison : la
production américaine ne cesse de décroître depuis 1970. En extrapolant les
méthodes de Hubbert à l'ensemble de la planète, on peut estimer que nous
avons atteint aujourd'hui - en 2008 - le maximum de la production mondiale
de pétrole.
Ceci est un évènement exceptionnel dans l'histoire humaine. Pour la première
fois, les volumes de la matière première la plus indispensable à l'ensemble
de l'économie mondiale auront cru pendant cent cinquante ans pour diminuer
ensuite, sans coup férir, année après année. L'image mentale de la «
croissance » - du PIB, de la population, du nombre d'automobiles... - se
heurte à la décroissance géologique, inéluctable, irréversible de son plus
précieux fluide. La singularité de cet évènement est telle qu'aucun modèle
du monde économique, aucune information massive de sensibilisation, aucune
politique d'évitement ou d'adaptation n'auront précédé son advenue. Cette
ignorance est catastrophique.
2) Le second facteur créateur du choc est le croisement actuel de deux
courbes. La courbe de la demande mondiale de pétrole et celle de l'offre
mondiale, qui a toujours été supérieure à la première, jusqu'à présent.
Aujourd'hui, la demande dépasse l'offre. Cette nouvelle situation d'excès
structurel de la demande mondiale sur l'offre provoque une tension sur les
marchés des cours du pétrole et, finalement, une hausse forte et définitive
de ces cours. L'inflation des prix des produits pétroliers se propage aux
autres domaines, notamment l'agriculture et la pêche, les transports et le
tourisme.
Les esprits cornucopiens - croyants en une corne
d'abondance éternelle - estiment tranquillement que le croisement des
courbes de l'offre et de la demande ne durera pas, la technologie, le marché
et l'ingéniosité humaine parvenant à prolonger les modes de production et de
consommation industriels, et même à les étendre au monde entier.
La consommation d'énergie ne peut que croître. L'avenir est radieux, la
mondialisation heureuse. Les économistes prétendent que le prix de l'énergie
doit tendre vers le coût marginal. J'estime, au contraire, que le prix d'une
énergie doit tendre vers le coût de sa substitution éventuelle, qui est bien
plus élevé que le prix actuel. Autrement dit, à 130 dollars le baril et à
1,50 euros le litre à la pompe, le pétrole n'est pas cher. Nous nous en
apercevrons bientôt lorsque le baril sera à 300 dollars et le litre à 3
euros.
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3) Hausse des cours du pétrole. Inflation. Augmentation
des taux d'intérêt. Dette. Création de monnaie. Dévaluation. Baisse du
pouvoir d'achat, baisse des achats. Récession. Tensions internationales... Le
pétrole en hausse, c'est la guerre.
Les pays gros consommateurs de pétrole n'en possèdent pas, ou n'en possèdent
plus, ou moins que jadis. La France et l'Allemagne n'en ont pas. Les
Etats-Unis importent aujourd'hui plus de la moitié de leur consommation. La
Grande-Bretagne est devenue importatrice en 2004, du fait de la déplétion
des champs de la mer du Nord. Favorisées par la nature (?), les grandes
régions exportatrices sont le Moyen-Orient, l'Oural-Volga et la Sibérie
occidentale en Russie, le golfe de Guinée, le Venezuela et le Mexique.
Les pays du Moyen-Orient, qui détiennent les deux tiers des réserves de
pétrole et assurent 31 % de la production, ne contribuent qu'à 6 % de la
consommation mondiale. Une situation semblable, bien que moins contrastée,
prévaut en Afrique (production : 11 % ; consommation : 3 %) et en Amérique
latine (production : 10 % ; consommation : 6 %). À l'opposé, les régions
grandes consommatrices sont importatrices : l'Amérique du Nord (production :
18 % ; consommation : 30 %), l'Europe (production : 9 % ; consommation : 22
%) et l'Asie-Océanie (production : 10 % ; consommation : 28 %).
Ce qui fut appelé « développement » au cours de la seconde moitié du
vingtième siècle se résume à une qualité : l'accès à l'abondance pétrolière
bon marché pour produire du travail mécanique. C'est pourquoi les Etats-Unis
furent et demeurent le premier des « pays développés ». Pendant la majeure
partie de ce dernier siècle, ils possédèrent, avant et plus que tout autre,
cet accès au pétrole sur leur territoire et par l'intermédiaire de leurs
compagnies transnationales.
Mais les temps changent. Découvertes en chute, offre stagnante, demande
croissante, guerres pour l'accès. Telle est la formule de la déplétion
pétrolière qui s'annonce. Le choix des pays industrialisés est binaire : ou
bien ils décident leur sevrage immédiat et rigoureux, ou bien ils continuent
leur addiction par la force. La première alternative est la seule manière de
sauvegarder la solidarité, la démocratie et la paix, mais nous avons choisi
la seconde : la guerre (Irak, Afghanistan, Darfour...).
Cette situation n'est pas « la fin du pétrole » ou « la fin des énergies
fossiles », c'est la fin de l'énergie bon marché et, conséquemment, la fin
du monde tel que nous le connaissons, c'est-à-dire, avant quinze ans, la fin
de la croissance économique, la fin du capitalisme, la fin de l'Union
européenne, la fin de l'aviation commerciale de masse, la fin de la grande
distribution...
Les transitions énergétiques des siècles passés - du bois au charbon, du
charbon au pétrole - étaient graduelles et adaptatives, le pic de Hubbert
sera brusque et révolutionnaire. La fin du pétrole bon marché est la plus
grande épreuve qu'ait jamais affrontée l'humanité (c'est LE problème). Afin
d'en repousser un peu la date et d'en réduire un peu les effets désastreux,
la seule conduite possible est l'apprentissage de la sobriété (c'est LA
solution). C'est-à-dire, politiquement, une perspective d'autosuffisance
décentralisée, par la décroissance de la consommation, par la décroissance
des échanges de matières et d'énergie, par une mobilisation générale de la
société autour d'une sorte d'économie de rationnement solidaire et
démocratique.
Dans l'immensément complexe cycle du carbone, l'aval du cycle, désormais
connu sous l'appellation de « changement climatique », est aujourd'hui
l'objet d'une certaine attention, voire de quelques faibles décisions
(Protocole de Kyoto, Grenelle de l'environnement) destinées à réduire ou à
s'adapter aux épisodes climatiques extrêmes qui se profilent. Mais le
changement climatique, bien que rapide au regard des temps géologiques, est
dix fois plus lent que l'amont du cycle du carbone, c'est-à-dire le pic de
Hubbert, le « Peak Oil ». Si celui-là se mesure en décennies, celui-ci se
mesure en années. Nous ne sommes plus dans la prévision, nous sommes dans le
compte à rebours.
http://www.yvescochet.net/
De : Yves Cochet
lundi 7 juillet 2008
http://bellaciao.org/fr/spip.php?article68729
Source :
http://www.actu-environnement.com/ |