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Le Monde du mardi 11 novembre 2003
________________________________ Dans un monde dont la
complexité ne cesse de croître, la société civile est de plus en plus amenée
à s'en remettre à l'analyse d'"experts", à la fois pour le diagnostic des
problèmes et pour la proposition de solutions. En tant que spécialistes du monde tropical
et des questions environnementales, il nous apparaît aujourd'hui de notre
devoir de dire clairement : il est devenu impossible d'empêcher la
destruction généralisée des forêts primaires tropicales. Prétendre le contraire serait laisser
l'opinion publique dans l'illusion qu'il existerait au sein des instances
mondiales une volonté réelle et sérieuse de préserver ces écosystèmes. Quant
aux décideurs, ils savent que la recherche de véritables moyens conceptuels
et financiers pour mettre en oeuvre de telles politiques fait défaut. En réalité, les lobbies, les contraintes
économiques et même les représentations ou conceptions de la majorité des
administrateurs ou techniciens des grandes institutions, concourent à
accélérer leur dégradation à un rythme seulement égalé dans l'histoire de la
Terre par les grandes catastrophes d'échelle géologique. Commençons par prendre la mesure de notre
ignorance. De la bactérie à la baleine, les chercheurs ont actuellement
identifié 1,7 million d'espèces animales et végétales vivantes. Mais il y en
aurait en tout de 30 à 50 millions. Ainsi, bien que nous ayons parfois
l'impression d'avoir "tout découvert", nous ne connaissons en réalité que 2%
à 3% des formes de vie de notre planète. Au moins la moitié de ces espèces
vivent dans les forêts tropicales et en sont une partie intégrante. Or, au
niveau de destruction actuel, de 50000 à 100000 espèces sont
vraisemblablement détruites chaque année. Si l'on suit mathématiquement ce
rythme, avec l'espérance de vie d'un Européen (75 ans), les enfants qui
naissent aujourd'hui devraient assister à la disparition de l'essentiel des
forêts primaires d'Afrique occidentale, d'Amérique centrale et d'Asie du
Sud-Est. A l'exception de rares espaces difficilement
accessibles, les forêts primaires d'Amérique du Sud et d'Afrique centrale
devraient suivre d'ici le début du prochain siècle. Il est maintenant avéré
avec les exemples du Gabon, de la Côte d'Ivoire, du Liberia, de l'Indonésie,
du Chili, etc., que les réserves intégrales et les parcs nationaux sont des
solutions fugaces, même s'ils permettront in fine de préserver quelques
lambeaux d'une destruction totale. Ce patrimoine mondial s'évanouit sans jamais
avoir été étudié avec toute la richesse de sa biodiversité. C'est un peu
comme si l'on alimentait un feu de cheminée avec des manuscrits uniques dont
le contenu aurait une valeur inestimée. Mais pourquoi ces forêts sont-elles
détruites ? Deux grandes causes peuvent être identifiées : l'extension d'une
agriculture permanente et l'exploitation forestière. La première peut être d'origine locale,
réalisée dans le cadre de programmes gouvernementaux de "colonisation"
agricole ou financés par l'industrie agroalimentaire. Une part de ces
défrichements est sans doute utile, mais beaucoup de projets sont
irréalistes et économiquement comme écologiquement discutables : la pauvreté
des sols oblige souvent à abandonner la terre après quelques années de
culture intensive. La deuxième cause, l'exploitation
forestière, est plus controversée. La FAO, l'institution de l'ONU en charge
de l'agriculture et des forêts, considère qu'elle n'est jamais destructrice
(sauf quand elle est illégale...). Cette affirmation, pour le moins
contestable, repose sur la définition même des forêts, donnée par les
"experts" forestiers de la FAO : "Un système écologique couvrant au moins
10% du sol avec des arbres d'au moins 5 mètres de haut, mais n'étant soumis
à aucune pratique agricole." Avec une telle définition, il suffit qu'il
reste quelques arbres à l'hectare pour continuer à prétendre qu'il n'y a pas
eu déforestation, même si les écosystèmes sont perturbés au point de ne plus
pouvoir se régénérer, ou sont tellement fragilisés que des centaines de
milliers d'hectares partent en fumée à chaque sécheresse marquée, comme en
Indonésie tous les quatre ou cinq ans depuis l'essor de l'exploitation
industrielle du bois dans les années 1970. Espérer une meilleure gestion est largement
illusoire : ces forêts primaires sont exploitées précisément parce que leur
bois n'est pas cher et permet de fabriquer des coffrages à béton ou des
meubles bon marché. Si le bois tropical devenait plus coûteux, il serait
délaissé pour d'autres matériaux moins onéreux. Les projets
d'éco-certification de l'exploitation restent marginaux. Leur efficacité est
discutable et ils servent le plus souvent d'alibi pour ne pas remettre en
question les pratiques non durables seulement intéressées par le bois. Or les forêts ne sont pas des sommes
d'arbres ou de mètres cubes de produits ligneux ce sont des milieux
vivants, nécessaires à la préservation de l'environnement, de l'eau, des
sols, de la vie sauvage, ainsi qu'à l'existence de populations humaines en
symbiose avec eux. A ce titre, il faut souligner l'injustice
faite aux populations forestières qui, par-delà les discours paternalistes,
continuent d'être accusées de la majeure partie des destructions par les
instances internationales. Pourtant, sans idéaliser leur mode de vie,
lorsque l'on regarde certains pays - Thaïlande, Indonésie, Cambodge -, les
seules régions où subsistent des espaces significatifs en forêts denses sont
justement celles où vivent les populations forestières. Mais, presque paradoxalement, pour
extrêmement graves que soient ces dégradations forestières, souvent induites
par une course aveugle vers un mode de "développement" à l'occidentale, dont
on peut douter qu'il soit généralisable à l'ensemble de la planète, notre
inquiétude est aujourd'hui renforcée par les projets censés réduire le
phénomène. En effet, alors que, pendant des décennies,
de nombreux "experts" forestiers ont conseillé aux dirigeants des pays
tropicaux d'aménager au minimum, de couper les arbres et de laisser les
forêts "se régénérer toutes seules", on constate aujourd'hui que cette
régénération est loin d'être automatique et que l'on ne sait toujours pas
reconstituer un écosystème forestier tropical complexe. De ce fait, les
projets de reforestation se limitent la plupart du temps à des plantations
d'espèces à croissance rapide du type eucalyptus, acacias ou albizzias,
parfois reproduits à partir d'un seul spécimen afin d'essayer de maximiser
les rendements, mais avec des risques accrus en cas de maladies ou de
parasites. La biodiversité laisse alors place à un productivisme qui, au vu
du nombre d'échecs, est loin d'être à la hauteur même des simples espérances
financières. Mais de l'argent est disponible au niveau
international pour de tels projets, et cela devrait s'accélérer. Avec le
protocole de Kyoto, censé lutter contre l'effet de serre par la réduction du
carbone atmosphérique, des sommes considérables sont allouées à des
activités de reboisement pour constituer des "puits de carbone". Loin de
nous réjouir, cela renforce notre méfiance et appelle trois commentaires :
Ainsi, au nom d'un protocole illusoire et
inefficace, la déforestation, déjà importante et non maîtrisée, devrait
s'accélérer dans les années à venir avec l'approbation et le soutien moral
et financier de la majorité des grandes institutions internationales et,
sans doute, de nombre de personnes sensibles aux questions
environnementales, mais qui ne prennent pas la mesure de ces enjeux ou ne
voient pas ce qu'elles peuvent faire face aux lobbies économiques. Aucune solution technique ou technocratique
n'est sérieusement envisageable. Seule une formidable volonté populaire et
politique mondiale pourrait renverser ces tendances, mais la majorité des
"experts", comme la logique financière contemporaine, sont à contre-courant
de cet esprit. Nous ne voyons vraiment pas d'où pourrait venir une telle
volonté. Dans ce contexte, nous regrettons donc de
devoir réaffirmer, après mûre réflexion, que nous avons dû nous rendre au
constat que le phénomène est irréversible et qu'il est devenu impossible
d'empêcher la destruction généralisée des forêts primaires tropicales. Frédéric Durand est géographe, maître de
conférences à l'université Toulouse-II-Le Mirail. Francis Hallé est botaniste, spécialiste des
forêts tropicales. Nicolas Hulot est président de la fondation
Nicolas Hulot pour la nature et l'homme. |
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