LE MONDE du 20.06.2001
Une filiale de Dupont s'apprête à commercialiser Sorona, la première fibre chimique issue d'un organisme génétiquement modifié. La production par fermentation a été améliorée grâce à un transfert de gènes entre deux bactéries. Néanmoins, le coût de cette technique reste élevé. WILMINGTON (Etats-Unis) de notre envoyé spécial
Ray Miller tend une pièce de tissu à travers la table: "Tenez, touchez-le. Ce nouveau produit présente une combinaison unique de différentes qualités: il est plus résistant, plus doux et on le teint plus facilement que toutes les fibres existantes sur le marché." Sur l'écran mural s'affichent les statistiques montrant la supériorité de ce nouveau polymère sur ses concurrents existants, PET et PBT. Le directeur de la technologie de DuPont Sorona espère fermement que Sorona, la nouvelle fibre en cours de lancement, connaîtra le même succès que le Nylon, qui a fait depuis les années 1930 la célébrité et la prospérité du géant américain de la chimie. Le marché tranchera. Mais, quoi qu'il en soit, Sorona a une particularité notable: elle sera probablement le premier produit chimique commercialisé à grande échelle qui soit issu d'un organisme génétiquement modifié (OGM).
Le premier, mais sans doute pas le dernier. Car l'industrie chimique voit dans les biotechnologies un moyen majeur de se propulser dans une nouvelle ère. Le secteur connaît une activité presque stagnante, et il n'a pas lancé de famille de polymères vraiment nouvelle depuis le polyéthylène en 1973. La biotechnologie est perçue par les professionnels comme la principale voie technique pour relancer une dynamique d'innovation: "Les enzymes, cellules et organismes génétiquement modifiés produiront des produits chimiques d'une façon inimaginable aujourd'hui, affirme le cabinet de consultants Mc Kinsey dans son étude sur l'industrie chimique publiée fin mai. La biotechnologie devrait représenter environ 30 % du marché chimique en 2010."
Tous les grands groupes ont dans leurs cartons ou en voie de lancement un produit issu d'OGM, mais DuPont et Cargill-Dow, qui développe un procédé dans lequel de l'acide polylactique est produit par des micro-organismes se nourrissant d'amidon de maïs, sont les plus avancés: ils se préparent à lancer leur biopolymères dans les deux ans à venir. Outre des qualités identiques ou meilleures du produit final, le principal avantage du procédé concerne son impact environnemental plus faible, tant à la production - moindre consommation d'eau et d'énergie, remplacement des catalyseurs usuels faisant appel à des métaux lourds polluants par des enzymes biologiques - qu'à la consommation, puisque les produits seront biodégradables.
Mais ces OGM chimiques sont très différents des maïs et soja transgéniques qui défraient la chronique: il s'agit de bactéries modifiées, tirant leurs transgènes d'autres bactéries et qui produisent le produit visé par fermentation dans des cuves parfaitement étanches.
La production par fermentation se développe depuis une quinzaine d'années.Il s'agit essentiellement d'enceintes fermées au sein desquelles des micro-organismes soigneusement choisis vont transformer le substrat carboné dont ils se nourrissent en matières utiles qu'ils excrètent. D'abord em- ployée dans l'industrie agroalimentaire puis dans la santé, pour la production de protéines simples, cette technique aborde donc la chimie et la fabrication de plastiques ou de fibres textiles.
Ainsi, Sorona est un polymère produit par voie chimique à partir du monomère 1,3 propanediol (dit 3G, parce qu'il contient trois groupes carbone-glycol), lui-même obtenu par des bactéries transgéniques. On sait depuis longtemps que certaines bactéries peuvent produire du 3G. Le problème est que ce n'est possible naturellement que sur un substrat de glycérol, une matière trop coûteuse pour rendre intéressante l'utilisation directe de cette fermentation spontanée. En revanche, le glucose est peu onéreux. Or, certaines bactéries, comme Klebsiella pneumoniae possèdent un gène exprimant une enzyme capable de dégrader le glucose en glycérol et un gène exprimant une enzyme transformant le glycérol en 3G. Cependant, ces bactéries se développent mal sur un substrat de glucose. L'innovation consiste essentiellement à transférer ces gènes dans la bactérie Escherichia coli, un organisme très fréquemment utilisé en biotechnologie, et à adapter le milieu de fermentation, hors glycérol, afin qu'Escherichiacoli produise le monomère visé à partir du glucose. Les résultats sont très satisfaisants en phase pilote et le procédé va être appliqué à échelle industrielle: en 2003, 50 000 tonnes de 3G serviront ainsi de matière première au premier polymère issu d'OGM.
Selon le Conseil américain de la recherche chimique, "les industries de la bioconversion sont dans une phase de développement explosif". Une condition reste cependant essentielle pour que ces promesses se concrétisent.Le public ne doit pas associer cette "chimie verte", selon l'expression du Conseil, aux OGM agricoles honnis. Le fait que l'on ne mange généralement pas ses vêtements et que ne soient impliqués dans l'opération que des microbes peu fantasmatiques devrait éviter à l'industrie chimique un rejet massif.
Second problème, le coût risque de cantonner la chimie biotechnologique à des polymères haut de gamme: "La fermentation bactérienne devrait fournir une matière à quelque 2 dollars le kilo, dit Yves Poirier, chercheur au Laboratoire de biologie et de physiologie végétales de l'université de Lausanne. Cela convient pour le textile, qui supporte des coûts de matière relativement importants, mais c'est trop élevé pour des applications comme le conditionnement en bouteilles." Les marchés de la bioconversion devraient donc se concentrer sur des niches comme les revêtements de surface dans l'automobile ou l'emballage antimicrobien.
Hervé Kempf Source : http://www.lemonde.fr/  
Horreur : ces OGM existent! - http://terresacree.org sos-planete@terresacree.org - Jardin  
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