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6 août 2009.
Le Mexique assiste à une répétition infernale de l'histoire de la
grippe aviaire asiatique, mais à une échelle encore plus tragique. Une
fois de plus, la réponse officielle arrive trop tard et entachée de
mensonges. Une fois de plus, l'industrie mondiale de la viande est au
centre de l'histoire, s'obstinant à nier toute responsabilité, alors
que le poids de l'évidence concernant son rôle ne cesse de
s'accroître. Cinq ans après le début de la crise de grippe aviaire
H5N1 et après cinq ans aussi d'une stratégie mondiale contre les
pandémies de grippe coordonnée par l'Organisation mondiale de la santé
(l'OMC ou WHO) et l'Organisation mondiale de la santé animale (OIE),
le monde chancelle sous les coups d'un nouveau désastre, la grippe
porcine. La stratégie mondiale a échoué et doit être remplacée par un
nouveau système de santé publique qui puisse inspirer confiance au
public.
Ce que nous savons de la situation au Mexique, c'est que,
officiellement, plus de 150 personnes sont mortes d'une nouvelle
souche de grippe porcine qui est en fait un cocktail génétique de
plusieurs souches de virus de grippe : grippe porcine, grippe aviaire
et grippe humaine. Celle-ci a évolué en une forme qui se transmet
facilement d'humain à humain et qui peut tuer des gens en parfaire
santé. Nous ne savons pas exactement où ont eu lieu cette
recombinaison et cette évolution, mais il semble évident qu'il faut
chercher du côté des élevages industriels mexicains et américains.
Cela fait des années que les experts avertissent que le développement
des grandes fermes d'élevage industriel en Amérique du Nord ont créé
un foyer idéal pour que puissent émerger et se répandre de nouvelles
souches de grippe extrêmement virulentes. « Parce que les élevages
fortement concentrés ont tendance à rassembler d'importants groupes
d'animaux sur une surface réduite, ils facilitent la transmission et
le mélange des virus », expliquaient des scientifiques de l'agence
nationale des instituts de santé publique américaine (NIH).
Trois ans plus tôt, Science Magazine avait sonné l'alarme en montrant
que la taille croissante des élevages industriels et l'usage répandu
des vaccins qui y est fait accéléraient le rythme d'évolution de la
grippe porcine. C'est la même chose avec la grippe aviaire : l'espace
surpeuplé et les conditions insalubres qui règnent dans ces élevages
permettent au virus de se recombiner et de prendre de nouvelles formes
très aisément. Quand on en est à ce stade, la centralisation inhérente
à l'industrie garantit que la maladie est disséminée partout, par
l'intermédiaire des matières fécales, de la nourriture animale, de
l'eau ou même des bottes des ouvriers. Et pourtant, si l'on en croit
les centres américains pour le contrôle et la prévention des maladies
(CDC), « il n'existe pas de système national officiel de surveillance
pour déterminer quels sont les virus les plus répandus dans la
population porcine américaine." La situation est la même au Mexique.
Les communautés à l'épicentre
Ce que nous savons encore à propos de l'épidémie de grippe porcine
mexicaine est que la communauté de La Gloria dans l'état de Veracruz a
désespérément essayé d'obtenir une réaction des autorités face à
l'étrange maladie respiratoire qui les a sévèrement affectés ces
derniers mois. Les résidents sont absolument convaincus que leur
maladie est liée à la pollution provoquée par la grande ferme porcine
récemment installée dans leur communauté par Granja Carroll, une
filiale de la société américaine Smithfield Foods, le plus grand
producteur de porc mondial.
Après les innombrables essais de la communauté pour obtenir l'aide des
autorités - essais qui ont mené certains leaders locaux en prison et
provoqué des menaces de mort contre ceux qui osaient critiquer
l'élevage de Smithfield - les autorités sanitaires locales ont
finalement décidé de faire une enquête vers la fin de 2008. Les tests
ont révélé que plus de 60% de cette communauté de 3 000 personnes
souffraient d'une maladie respiratoire, mais le nom de la maladie n'a
pas été officiellement confirmé. Smithfield nie toute connexion avec
ses activités. C'est seulement le 27 avril 2009, quelques jours après
l'annonce officielle par le gouvernement fédéral de l'épidémie de
grippe porcine, que l'information est sortie dans la presse, révélant
que le premier cas de grippe porcine diagnostiqué dans le pays avait
été le 2 avril 2009 celui d'un petit garçon de 4 ans appartenant à la
communauté de La Gloria. Le ministre de la Santé du Mexique déclare
que l'échantillon prélevé sur l'enfant est le seul parmi les
échantillons prélevés sur la communauté qui ait été retenu par les
autorités mexicaines et envoyé pour être testé en laboratoire. Ce test
a ensuite confirmé qu'il s'agissait bien de grippe porcine. Tout cela
malgré le fait qu'une société américaine privée d'évaluation des
risques, Veratect, avait, au début du mois d'avril 2009, avisé les
responsables régionaux de l'OMC de l'occurrence de la maladie
respiratoire grave qui sévissait à La Gloria.
Le 4 avril 2009, le quotidien mexicain La Jornada a publié un article
sur la lutte de la communauté de La Gloria, avec la photo d'un jeune
garçon qui tient une pancarte avec le dessin d'un cochon barré d'une
croix et la légende « Attention, danger : Carrolls Farm » écrite en
espagnol.
Pour ce qui est des pandémies de grippe en général, nous savons que la
proximité d'élevages intensifs de porcs et d'élevages de volailles
augmente les risques de recombinaison virale et l'émergence de
nouvelles souches virulentes de grippe. En Indonésie par exemple, on
sait que les porcs vivant près d'un élevage de volailles ont des taux
importants d'infection au H5N1, la variante mortelle de la grippe
aviaire. Des scientifiques du NIH avertissent que « l'augmentation du
nombre d'installations porcines voisines d'installations aviaires
pourrait faciliter l'évolution de la prochaine pandémie."
On n'en a guère entendu parler, mais la région avoisinante de La
Gloria compte de nombreuses élevages de volailles intensifs.
Récemment, en septembre 2008, une épidémie de grippe aviaire a éclaté
parmi les volailles de la région. A l'époque, les autorités
vétérinaires ont assuré le public qu'il s'agissait seulement d'une
souche peu pathogène qui n'affecte que les oiseaux de basse-cour. Mais
grâce à la divulgation faite par Marco Antonio Núñez, le président de
la Commission pour l'environnement de l'état de Veracruz, nous savons
désormais qu'il y a eu une autre épidémie de grippe aviaire à environ
50 km de La Gloria, dans un élevage industriel appartenant à Granjas
Bachoco, la plus grande entreprise de volailles du Mexique. Cette
épidémie n'a pas été révélée parce qu'on craignait les conséquences
que cela pourrait provoquer pour les exportations mexicaines.
Il faut noter ici que l'un des ingrédients courants de l'alimentation
animale industrielle est ce qu'on appelle les « déchets de volaille »,
c'est-à-dire un mélange de tout ce qu'on peut trouver sur le sol des
élevages intensifs : matières fécales, plumes, litière, etc.
Peut-on concevoir situation plus idéale pour l'émergence d'un virus
grippal pandémique qu'une région rurale pauvre, pleine d'élevages
industriels appartenant à des sociétés transnationales qui n'ont rien
à faire du bien-être de la population locale ? Les résidents de La
Gloria essaient depuis des années de lutter contre la ferme
Smithfield. Ils ont, des mois durant, tenté d'amener les autorités à
agir face à l'étrange maladie qui les frappait. On les a ignorés. Le
radar du système mondial de surveillance des maladies émergentes de
l'OMC n'a pas enregistré le moindre signal. Pas plus que les épidémies
de grippe aviaire de Veracruz n'ont déclenché de réaction du système
mondial d'alerte précoce pour les maladies de l'OIE. Ce n'est que
grâce à sources privées et de façon désordonnée que la vérité a pu
éclater. Et c'est ce qu'on appelle la surveillance mondiale!
La mauvaise foi des grandes sociétés
Ce n'est pas la première fois, et ce n'est sans doute pas la dernière,
que les agro-industriels dissimulent des épisodes de maladies
infectieuses, mettant ainsi des vies en péril. C'est la nature même de
leurs activités. En Roumanie il y a quelques années, Smithfield a
interdit aux autorités locales d'entrer dans ses élevages porcins,
après les plaintes des résidents à propos de l'odeur pestilentielle
provenant des centaines de charognes de porcs laissées à pourrir
pendant plusieurs jours. « Nos médecins n'ont pas eu accès aux fermes
de la [société] américaine pour pouvoir effectuer leurs inspections de
routine », a déclaré Csaba Daroczi, directeur-adjoint des services
vétérinaires et d'hygiène de Timisoara. « Chaque fois qu'ils ont
essayé, ils ont été repoussés par les gardiens. Smithfield propose que
nous signions un accord qui nous obligerait à les prévenir trois jours
à l'avance avant toute inspection." L'information a fini par émerger
que Smithfield avait étouffé l'information sur un épisode majeur de
grippe porcine classique ayant sévi dans ses fermes en Roumanie.
En Indonésie, où les gens meurent encore de la grippe aviaire et d'où
de nombreux experts pensent que viendra le prochain virus pandémique,
les autorités ne peuvent toujours pas entrer sans permission dans les
grands élevages industriels. Au Mexique, les autorités ont repoussé
les demandes d'enquête sur La Granja Carroll et accusé les résidents
de La Gloria de propager l'infection parce qu'ils « utilisent des
remèdes de grand-mère, plutôt que d'aller dans les centres de soins
pour soigner leur grippe."
Les élevages industriels sont de véritables bombes à retardement pour
les épidémies mondiales. Et pourtant, il n'existe toujours pas de
programmes qui permettent d'y faire face, ni même de programmes
indépendants de surveillance des maladies. Personne parmi les gens
haut placés ne semble s'en soucier et ce n'est sans doute pas un
hasard que ces fermes soient souvent situées parmi les communautés les
plus pauvres, qui paient très cher pour faire entendre la vérité. Pis
encore, nous dépendons tellement de ce système aux limites de
l'explosion pour une bonne part de notre alimentation que la tâche
principale des agences gouvernementales de sécurité alimentaire semble
être désormais de calmer les peurs et de s'assurer que les gens
continuent à manger. Smithfield est déjà au bord de la faillite et
était la semaine dernière en train de négocier sa reprise avec la plus
grosse entreprise d'agroalimentaire de Chine, COFCO.
Entre-temps, l'industrie pharmaceutique fait fortune avec la crise. Le
gouvernement des Etats-Unis a déjà fait une exception d'urgence dans
son système d'autorisation pour permettre de traiter les malades de la
grippe avec des antiviraux comme Tamiflu et Relaxin plus largement que
cela n'était prévu. Excellente nouvelle pour Roche, Gilead et Glaxo
Smithkline qui détiennent le monopole sur ces médicaments. Mais chose
encore plus importante, une nuée de petits producteurs de vaccins
comme Biocryst et Novavax voient la valeur de leurs actions crever le
plafond. Novavax essaie de convaincre à la fois le CDC et le
gouvernement mexicain qu'il est capable de fournir un vaccin contre la
grippe porcine dans un délai de 12 semaines, si les règlements
encadrant les tests restent souples.
C'est un changement profond qu'il nous faut
Il est évident que le système mondial de résolution des problèmes de
santé provoqués par l'industrie alimentaire transnationale marche sur
la tête : Le système de surveillance est fichu, les services
vétérinaires et ceux de santé publique qui sont en première ligne
cafouillent et l'autorité est passée au secteur privé qui a tout
intérêt à maintenir le statu quo. En attendant, on recommande aux gens
de rester chez eux et de croiser les doigts en attendant le Tamiflu ou
un nouveau vaccin éventuel auquel ils n'auront peut-être même pas
accès. La situation n'est pas tolérable. Il faut bouleverser les
choses. Et agir dès aujourd'hui.
Pour ce qui est de l'épidémie de grippe porcine au Mexique, le
changement peut être immédiat : il pourrait consister en une enquête
transparente, exhaustive et indépendante sur les élevages de volailles
dans l'état de Veracruz, dans le pays tout entier et dans toute
l'Amérique du Nord. Le peuple mexicain doit connaître la source du
problème afin de pouvoir prendre les mesures adéquates pour couper
l'épidémie à la racine et s'assurer que le problème ne se reproduise
plus.
Au niveau international, l'expansion des élevages industriels doit
cesser et faire machine arrière. Ces fermes sont des foyers de
pandémies et continueront à l'être tant qu'elles existeront. Il ne
sert probablement à rien de réclamer un changement complet de la
stratégie mondiale menée par l'OMC. En effet, l'expérience de la
grippe aviaire montre que ni l'OMC ni l'OIE, ni la plupart des
gouvernements ne sont disposés à être fermes avec l'agriculture
industrielle. Une fois de plus, ce sont les citoyens qui vont devoir
réagir et se protéger eux-mêmes. Partout dans le monde, des milliers
de communautés luttent contre les élevages industriels. Ce sont ces
communautés qui sont en première ligne de la prévention contre la
pandémie. Ce dont nous avons besoin à présent, c'est de transformer
ces luttes locales contre les élevages industriels en un vaste
mouvement mondial pour abolir ce système d'élevage.
Mais le désastre de la grippe porcine au Mexique révèle également un
problème de santé publique plus vaste : Les menaces pour la sécurité
des consommateurs qui font partie intégrante de notre système
alimentaire industriel sont exacerbées par une tendance générale à
privatiser complètement les soins de santé, ce qui a réduit à néant la
capacité des systèmes publics à apporter des réponses adéquates en cas
de crise, et par des politiques encourageant les migrations vers des
mégalopoles où les politiques de santé publique et d'assainissement
sont déplorables. (L'épidémie de grippe porcine a frappé Mexico, une
métropole de plus de 20 millions d'habitants, précisément au moment où
le gouvernement a coupé l'approvisionnement en eau d'une bonne partie
de la population, en particulier les quartiers les plus pauvres.) Le
fait que la surveillance des épidémies soit confiée à des
cabinets-conseils privés, que les gouvernements et les agences des
Nations unies puissent garder le silence et ne pas divulguer
l'information, que nous soyons obligés de dépendre d'une poignées
d'entreprises pharmaceutiques pour soulager nos souffrances, avec des
produits certes brevetés mais seulement à moitié testés, devraient
nous indiquer que rien ne va plus. Ce n'est pas seulement de
nourriture que nous avons besoin, mais de systèmes de santé publique
qui aient un véritable agenda public et soient responsables devant le
public.
Source :
http://alasource.wordpress.com/2009/05/03/ou-sont-les-porcs/
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