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La forêt amazonienne est une caverne d'Ali Baba de gènes et de
molécules inconnus que les grands labos du monde s'empressent de breveter.
par Lisa-Marie Gervais
publié dans L'actualité du 15 juin 2006
En terre katukina, au coeur de l'Amazonie brésilienne, les Indiens chassent
les grenouilles kambo la nuit, à la belle étoile. «Elles font deux concerts
de chant. À la tombée du jour, vers 19 h, et à 5 h du matin, tout juste
avant l'aube», me chuchote en portugais l'indigène Fernando Rosa, en
s'avançant à pas feutrés dans les hautes herbes. Croyant avoir repéré cette
grenouille annonciatrice de mauvais temps, il s'approche d'un talus qui
borde la route, duquel s'échappent quelques feuilles qu'il écarte doucement
d'une main. Fausse alerte. Ce soir-là, Fernando rentrera bredouille au
bercail. «Mais demain, il pleuvra», assure-t-il sans équivoque.
Le petit amphibien vert fluo est dans la mire de beaucoup de laboratoires
pharmaceutiques et de chercheurs. Car le venin que sécrète Phyllomedusa
bicolor pourrait bien renfermer le secret de la guérison de nombreux maux,
dont le parkinson, l'hépatite, l'ischémie et ces faucheurs de vies encore
indomptés que sont le cancer et le sida! Il contient en effet près de 200
molécules actives, dont la dermorphine, substance 3 000 fois plus puissante
que la morphine.
Déjà, 10 brevets sur des principes actifs provenant de la sécrétion du kambo
ont été déposés par des chercheurs du Japon, des États-Unis et de l'Union
européenne. Et à l'heure actuelle, on a fait enregistrer plus de 80 demandes
dans le monde.
Le marché des produits dérivés des ressources génétiques du Brésil, estimé à
1 000 milliards de dollars, a de quoi attiser la convoitise un peu partout
sur la planète. D'autant qu'en l'absence de législation adéquate sur la
bioprospection, les corsaires de l'or vert ont beau jeu. Le Sommet de la
terre de Rio, en 1992, a reconnu la souveraineté des États sur les
ressources de leur territoire, mais l'affaire se complique lorsqu'il s'agit
de prouver d'où vient le matériel biologique utilisé par les scientifiques.
Car la petite grenouille tant convoitée se cache aussi dans les hautes
herbes de 15 autres communautés indigènes de l'Amazonie brésilienne, ainsi
qu'au Pérou et au Venezuela.
Au Brésil, les pajés(guérisseurs)utilisent son venin depuis des siècles pour
renforcer le système immunitaire. À leurs yeux, le brevetage d'un élément de
leur pharmacopée traditionnelle est un vol qualifié. «Nos richesses et notre
connaissance ont été pillées sans notre consentement», s'indigne Fernando
Rosa, ce leader du peuple katukina au visage rondelet et au teint cuivré,
qui ne fait pas ses 40 printemps. Rosa est le représentant local de la
Fondation nationale de l'Indien(FUNAI), qui fait le lien entre les
communautés et le gouvernement.
La biopiraterie — nommée pour la première fois en 1993 par une ONG
canadienne rebaptisée depuis ETC Group — coûte cher au Brésil. Ce pays
émergent d'Amérique du Sud possède en effet 22% des espèces de la planète;
en comparaison, le Costa Rica, pourtant doté d'une imposante biodiversité,
en compte 5%. Si le commerce généré par cette biodiversité se faisait au
Brésil, cela se traduirait par des revenus de milliards, voire de trillions
de dollars, affirme Luiz Paulo Pinto, directeur de la section Mata Altântica
de Conservation International, une ONG qui milite en faveur de la protection
de la biodiversité. «C'est l'un des problèmes économiques les plus sérieux
du Brésil», dit-il.
Avec le développement des biotechnologies, il est devenu encore plus simple
de faire sortir la matière première du pays. «Plus besoin d'énormes
quantités de plantes pour isoler une molécule active: un simple pétale
froissé entre les pages d'un livre suffit», explique Maria Lins Brandao,
professeure de pharmacologie et spécialiste des plantes médicinales à
l'Université du Minas Gerais, dans la ville de Belo Horizonte(sud-est du
Brésil).
Selon l'Institut brésilien de l'environnement et des ressources
renouvelables, la biopiraterie, y compris le trafic d'animaux, est l'une des
activités les plus lucratives de la planète. Avec un chiffre d'affaires
d'environ 70 milliards de dollars par année, elle occupe la troisième place
des activités illicites, tout juste derrière la contrebande des armes et des
stupéfiants.
Ce brigandage raffiné fait appel à diverses méthodes. Quelques reals(la
monnaie du Brésil)pour une poignée d'herbes ou bien un bateau à moteur
contre les droits d'exploitation d'une parcelle de forêt constituent de
véritables aubaines pour des indigènes qui manquent de tout.
«Des chercheurs ont obtenu l'autorisation de s'installer plusieurs mois dans
des communautés sous prétexte d'y mener des recherches anthropologiques sur
la langue. Ils sont repartis avec des échantillons de plantes ou d'animaux.
Et avec les secrets des pajés, dont ils avaient gagné la confiance», raconte
Eugênio Pantoja, coordonnateur d'Amazonlink, une ONG devenue spécialiste de
la biopiraterie et dont le siège est en Amazonie, dans l'État
d'Acre(nord-ouest du pays).
| Les rayons d'un soleil
éclatant s'infiltrent par la fenêtre de ce modeste local aux murs peints à
la chaux de Rio Branco, ville de 300 000 habitants fondée à la fin du 19e
siècle par des seringueiros(récolteurs de caoutchouc). C'est dans ce petit
quartier général bordé par la rivière Acre qu'Eugênio Pantoja et ses
collègues d'Amazonlink traquent le biocorsaire naviguant, sans voile ni
navire, sur l'immensité de l'océan virtuel. À coups de campagnes de
sensibilisation et en repérant toute information sur les brevets liés à des
cas présumés de biopiraterie.
Tout a commencé il y a quelques années, lorsque Michael Schmidlehner,
Autrichien vivant au Brésil depuis 20 ans, a voulu conquérir les marchés
internationaux avec des produits faits à base de cupuaçu, un fruit à la
chair crémeuse et au goût acidulé de poire. Mais le nom de ce fruit avait
déjà été breveté au Japon, aux États-Unis et en Union européenne par
l'entreprise japonaise d'alimentation Asahi Foods.
«C'était inconcevable qu'un fruit de chez nous ne puisse être vendu sous le
nom qu'on lui donne ici. On s'était fait voler le cupuaçu à notre insu», dit
Eugênio Pantoja en fronçant ses épais sourcils noirs, comme pour mieux voir
à travers ses lunettes à monture carrée. La campagne O cupuaçu é nosso(le
cupuaçu est à nous), contre le biocorsaire japonais, a été la première
croisade d'Amazonlink, fondée par Michael Schmidlehner. Des personnalités
connues, comme l'actrice Regina Casé, et des entreprises brésiliennes se
sont ralliées à la cause. Le gouvernement, d'abord réticent, a lui aussi
fini par craquer. L'année dernière, sous la pression de diplomates et
d'avocats, le brevet a finalement été annulé, pour le Japon uniquement.
Portée par son succès, Amazonlink a entrepris de répertorier et de
documenter dans son site Internet(www.amazonlink.org)une série de cas de
biopiraterie, «pour attirer l'attention sur ce pillage éhonté», peut-on y
lire.
Le cas de l'extrait des fruits de l'arbre andiroba, breveté par Yves Rocher
et utilisé dans la gamme de produits minceur Spa Énergie Végétale, est bien
documenté dans le site. L'ayahuasca — plante à partir de laquelle est
préparée une boisson hallucinogène utilisée dans les rites spirituels — est
désormais vendue comme antidépresseur aux États-Unis. Il est même possible
d'acheter à des fins de recherche, dans le site Internet de l'Institut de
recherche médicale Coriell(New Jersey), des échantillons d'ADN provenant du
sang des Indiens surui et karitiana, moyennant quelques centaines de
dollars. Ces peuples vivant dans l'extrême nord du Brésil sont très peu
touchés par la malaria. D'où l'intérêt des chercheurs pour l'étude de leurs
gènes.
Dans la mire d'Amazonlink, on trouve entre autres Peter W. Schiller,
chercheur à l'Institut de recherche clinique de Montréal. Il est l'un des
premiers à avoir breveté la dermorphine, présente dans le venin de la
grenouille kambo, pour le compte de Biochem Pharma. «Je ne suis jamais allé
à la chasse à la grenouille», admet le chercheur, interrogé au téléphone. Ni
même en Amérique du Sud. «Je me suis basé sur les travaux de recherche d'un
Italien qui avait mené une étude et publié ses résultats dans une revue
scientifique américaine.» Le professeur Schiller a pu pousser plus loin ces
travaux en reproduisant synthétiquement la dermorphine en laboratoire et en
brevetant de nouveaux procédés, ce qui est tout à fait légal dans le milieu
de la recherche médicale.
Jusqu'à la signature de la Convention sur la diversité biologique, au Sommet
de la terre de Rio, en 1992, aucune législation n'encadrait la
bioprospection. En reconnaissant la souveraineté des États sur les
ressources de leur territoire, la Convention a fait que le matériel
biologique cesse d'être un patrimoine de l'humanité dont la circulation
n'était soumise à aucune entrave. Autrement dit, elle a ouvert la porte au
contrôle législatif.
Le traité a néanmoins soulevé quelques questions éthiques sur la propriété
intellectuelle des gènes et fait bondir de colère certaines ONG de partout
dans le monde. «La Convention sur la diversité biologique a encouragé une
relation inégale quant à l'exploitation des richesses de la biodiversité»,
souligne Hope Shand, directrice de la recherche pour ETC Group, une ONG
d'Ottawa qui vise la protection de la biodiversité et le respect des droits
de la personne, notamment en ce qui concerne les nouvelles technologies. La
Convention a renforcé la soumission des pays pauvres: 85% de la biodiversité
se trouve dans des pays du tiers-monde, qui n'ont pas les moyens ni les
infrastructures nécessaires pour tirer parti de leurs richesses. «Cela a
profité à l'industrie des gènes et n'a pas réussi à protéger les intérêts
des propriétaires de ces ressources, poursuit Hope Shand. En ce sens, la
Convention a échoué.»
Pour les pays dotés d'une imposante biodiversité, comme le Costa Rica et
certains pays d'Afrique et d'Asie, la Convention devenait un moyen de
réglementer l'exploitation de leur potentiel biologique. Certaines
communautés indigènes du Brésil, conscientes de n'avoir pas les moyens
d'exploiter elles-mêmes leurs ressources, ont plaidé pour un système de
redevances, qui leur garantirait un pourcentage du profit provenant de la
commercialisation des produits. Pour le Brésil, c'est l'occasion rêvée
d'instaurer son leadership en la matière partout en Amérique latine.
«On ne veut pas empêcher la recherche [par des sociétés étrangères]. On
souhaite simplement favoriser les entreprises nationales. Pour que ça
profite au pays d'abord», dit Bruno Barbosa, coordonnateur à l'Institut
brésilien de l'environnement.
Marina Silva, la ministre de l'Environnement du gouvernement de gauche, élue
en 2002, incarne tous les espoirs du Brésil. Petite, la peau chocolat et la
silhouette frêle, cette ancienne seringueira née dans l'État d'Acre a lutté
auprès de Chico Mendes, célèbre défenseur de la forêt amazonienne assassiné
en 1988. Elle a été la première, alors qu'elle était sénatrice, en 1995, à
déposer un projet de loi visant à réglementer l'utilisation de la
biodiversité. Il n'a jamais été adopté, mais il a eu le mérite de lancer le
débat. Et il a inspiré, en 2000, une mesure provisoire ayant force de loi.
Le Brésil a ainsi créé, en 2002, le Conseil de gestion du patrimoine
génétique. Toute étude de terrain ou collecte de ressources biologiques doit
être approuvée par cet organe. Hébergé sous le toit du ministère de
l'Environnement à Brasília, la capitale, il est en quelque sorte le «poste
de péage» par lequel doivent passer tous ceux qui désirent accéder à
l'autoroute menant à la forêt.
Le Conseil se chargera aussi de distribuer des amendes — dont les montants
ne sont pas encore connus — aux bioprospecteurs étrangers et nationaux qui
travailleraient sans contrat avec une communauté ou un groupe de chercheurs
locaux. «Aucune contravention n'a encore été donnée, convient Eduardo Vélez
Martin, directeur du Conseil. Ça ne fait pas un an que le système est en
place.» Les amendes pourraient servir à constituer un fonds public destiné,
dit-il, à la conservation de la biodiversité.
Les entreprises locales ne se gênent pas pour critiquer l'insoutenable
lourdeur bureaucratique du Conseil de gestion du patrimoine génétique. «Les
entreprises peuvent attendre des mois avant d'obtenir un permis. Elles ne
seront pas désireuses de s'investir dans le processus si les délais sont
trop longs», dit Luís Carlos Marques, directeur du développement de la gamme
des produits phytothérapeutiques d'Apsen, une société de São Paulo. Elles
n'en continueront pas moins de faire leurs recherches, mais à l'insu du
Conseil. Celui-ci n'a pas non plus de pouvoir rétroactif. Et il n'a aucun
contrôle sur ce qui se passe hors des frontières brésiliennes, ce qui
facilite la tâche des entreprises étrangères.
Le Brésil s'est par ailleurs doté, à l'instar du FBI et de Scotland Yard,
d'une division pour la prévention et la répression des crimes
environnementaux. Cette division de la police fédérale est responsable de
diverses campagnes contre la biopiraterie dans les 27 États du pays. Elle a
également dressé une «liste rouge» des trafiquants présumés. À la tête de la
formation, Jorge B. Pontes, biologiste de formation, traque le biopirate.
Cet hybride de James Bond et d'Indiana Jones bombe légèrement le torse
lorsqu'il parle de sa création, l'opération Drake, du nom du célèbre
flibustier anglais qui a pillé les colonies espagnoles du Nouveau Monde au
16e siècle.
Mise sur pied il y a deux ans, cette vaste opération, menée surtout dans les
aéroports et dans la forêt de l'État du Mato Grosso(centre-ouest du pays),
collé sur la Bolivie, a permis de mettre la main au collet d'un trafiquant
d'araignées allemand recherché depuis longtemps. «On l'a suivi partout où il
allait dans le pays. On l'a même filmé en train de mettre des dizaines de
mygales dans ses valises», raconte Jorge B. Pontes, le regard pétillant.
Depuis deux ans, 15 arrestations ont été bouclées, et les fautifs, moyennant
une somme dérisoire, ont été libérés. «La loi n'impose pas de longues peines
de prison. Mais une commission parlementaire planche depuis l'année dernière
sur une recommandation en ce sens», poursuit-il. Sage et réaliste, Fernando
Rosa, leader du peuple katukina engagé dans la lutte contre la biopiraterie,
a bien peu espoir de voir un jour en prison les titulaires du brevet du
venin de sa petite grenouille. Et il n'a pas non plus l'intention de les
poursuivre en justice. Appuyé par les pajés des différents villages de sa
communauté, il a décidé d'affronter Goliath avec les mêmes armes. «Marina
Silva et son ministère ont accepté de nous aider à mobiliser des équipes de
scientifiques et des laboratoires prêts à financer des recherches sur le
venin du kambo», explique-t-il, confortablement allongé dans son hamac,
bercé par un vent chaud. «On aura peut-être une chance d'obtenir les brevets
pour quelques-unes des 190 molécules restantes.»
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Ce reportage a été réalisé en partie grâce à une subvention de l'Office
Québec-Amériques pour la jeunesse.
http://www.lactualite.com/
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